Le Matin, un journal qui tient le cap

Le Matin est le magazine de boulevard suisse : large, rectiligne, il fonce tête baissée en direction du populaire, du nauséabond, sortant de temps à autre presque par hasard une affaire digne d’intérêt, mais en règle générale s’intéressant à mettre en avant les seins d’Angelina Jolie plutôt que les avancées du processus de paix israélo-palestinien.

Peter Rothenbuehler, le rédacteur en chef du quotidien, s’est enorgueillit à plusieurs reprises que son journal ne faisait pas dans le trash, ce qui avait prémuni l’Helvétie de toutes vélléités de presse ordurière. Des dérives constatées en France, en Espagne ou en Angleterre ; notre montagneux pays devrait en remercier M. Rothenbuehler, pense-t-il. Il aurait en quelque sorte installé une taxe poids lourds aux axes routiers.

Une remorque que trainent depuis quelques temps les journalistes, du moins les journalistes qui veulent vraiment faire leur métier, s’est accrochée avec l’arrivée des journaux gratuits. Comme on me le faisait remarquer, cela aurait pour conséquence de forcer les autres journaux à lorgner du côté de la voie d’arrêt d’urgence.

Des manchettes m’ont toutefois rappelé avec vigueur aujourd’hui qu’il ne fallait pas oublier que les aires d’autoroute, tellement insalubres qu’il faut être monté comme Stallone pour oser s’y aventurer, existent depuis bien plus longtemps. Elles sont même promues avec les plus grands panonceaux du marché, installés par la même personne à qui le bon peuple suisse devrait un trafic de presse en Suisse qui s’égrènerait paisiblement.

J’ai souhaité photographier la manchette en question ; mes recherches se sont révélées vaines, il semble qu’elles aient été arrachées par des personnes tout aussi choquées que moi. Mais le message publicitaire ressemblait plus ou moins à ce que l’on trouve sur la page web relatant l’événement, et devait dire à peu près ceci :

« Un groupe de jeunes yo éborgnent un ado »

« Jeunes yo » ? Oui, ma bonne dame, on peut vraiment dire que les bornes ont été dépassées, et le terminus définitivement atteint. On s’échoue même dans l’orthographe : « taliban », qui est le pluriel de « taleb », prend sans rougir un « s » au pluriel dans les journaux ; mais « yo » semble invariable, pour ces chauffards.

Cette petite épithète n’a l’air de rien. Après tout, je l’utilise moi-même depuis plus d’une dizaine d’année, pour qualifier ces adeptes d’une culture qui m’a été très étrangère. Malgré ma familiarité avec cette bifurcation linguistique, j’ai regardé cette manchette comme on regarde le fou qui emprunte l’autoroute à contresens : le rédacteur en chef du matin sait-il vraiment où il va ?

Un journal ne devrait pas pouvoir promouvoir la caricature, la haine, le racisme, ou toute discrimination quelle qu’elle soit. Ce qui est acceptable dans la sphère privée, puisque l’on est en prise directe avec son interlocuteur, en fonction duquel le discours est adapté, est intolérable lorsqu’affiché publiquement par l’un des quotidiens au plus fort tirage de Suisse romande, qui est presque une institution. Certains doivent avoir l’impression qu’un tel poids lourd de l’information ne peut être qu’une référence.

Si j’aimerais bien débarquer les journaux gratuits qui piquent les annonceurs de la presse « sérieuse », j’aimerais tout autant abandonner dans la République russe d’Altaï (personne pour les prendre en stop) les responsables du Matin, complices de pareils immondices et faisant un tapage avec tous les dérapages. Yo !

A propos jcv

Admin du site, égocentrique, élitiste, gauchiste et humaniste. Un peu cacatiste aussi, dit-on de moi.

7 Commentaires

  1. Oui, j’ai viré ce système que les spammers réussissaient à blouser. Comment, j’en sais rien, mais j’ai installé à la place Akismet, le plugin le plus en vogue sur WordPress pour lutter contre le spam. C’est une énorme base de donnée évolutive sur les spams, effaçant automatiquement tous message douteux.

    Sceptique au début, après 2-3 semaines d’utilisation je dois avouer qu’il est très efficace. Il ne s’est jamais planté, et m’a protégé d’un milier de spams. Brave bête.

  2. Tiens, je viens de me rendre compte que tu as enlevé ton captcha ?

  3. Oui, j’ai entendu parler de cette « justification ».

    Si les journalistes ne veulent plus assumer leur rôle de décrypteurs d’information, autant lire les communiqués de presse de la police. Pas même la peine de s’embarasser avec les dépêches d’agences.

    Le « yo » aurait été déjà un peu plus acceptable entre guillements ; mais le but recherché par le Matin était l’impact maximum pour une vente maximum, et non l’information, alors à quoi bon s’ennuyer avec de tels détails, a dû se dire Rothenbuehler.

    Que ces gens se posent en plus en remparts d’une information de qualité est incroyable.

  4. Cette manchette m’avait également surpris. Et ensuite j’ai découvert que le Temps avait également consacré un article à cette agression, et qu’il utilisait également le terme de « yo » (entre guillemets) pour décrire les agresseurs. Il justifiait l’emploi de ce mot en expliquant que c’était celui qui était utilisé dans le rapport de police.

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