Déc 22 2005
Crédibilité des militaires : étude d’un cas

Hasard des rencontres, un auteur de blog m’a récemment envoyé à la figure un blog tenu par un militaire, qui se trouvait être une personne que je suivais de loin depuis 2-3 ans. Et l’un de mes proches amis, évoquant récemment cet individu, que nous suspections tous deux d’avoir été trop souvent tenté par les jugements hâtifs, a porté à ma connaissance un article écrit par Ludovic Monnerat (car c’est de lui dont il s’agit) sur le site qu’il anime régulièrement, CheckPoint. Un site « d’information » militaire.

M. Monnerat a le grade de Lieutenant-Colonel dans l’armée suisse. Il écrit parfois en qualité d’expert militaire dans le Temps, le seul journal romand qui ait pour horizon d’analyse l’international. Il est également animateur d’un blog personnel, plutôt bien fréquenté à en croire ses dires (et à en voir le nombre d’intervenants).

Il serait malhonnête de ma part de dire que toute la pensée de ce militaire est résumée dans l’article que j’offre ici en pâture. Cependant, cet article résume assez bien la facination et même le pouvoir d’attraction qu’exercent les analyses rapides, faites sans recul et sans réelle interrogation ni questionnement du sujet. Le lien est . Le chant des sirènes est d’autant plus attractif qu’elles sont dénudées.

Tout est résumé dans le titre de son article : « L’intifada française annonce-t-elle une guerre civile en Europe ? » Perdant tous sens des proportions en qualifiant d’entrée de jeu les émeutes françaises d’intifida – une extension majeure de celles-ci aurait certainement permis l’emploi du terme « d’holocauste », n’est-ce pas ? – M. Monnerat enchaîne en imaginant que ce type de rébellion préfigure les conflits auxquels sera confronté l’Europe au XXIème siècle. Nous serions ainsi « à l’aube de la guerre ». Avec une méconnaissance patente du sujet (il faut ne pas avoir peur du ridicule, ou être candidat à la présidence française de 2007 pour oser l’amalgame), il affirme que

Le mythe du métissage culturel a laissé une contre-culture hip-hop diffuser sans restriction des hymnes à la haine anti-française et des appels à l’insurrection armée.

Bien qu’il nous épargne le pamphlet sur le Karsher et la racaille , pas envie de répondre sur le fait que le hip-hop n’est pas un tout unicellulaire représenté par des appels vieux de 5 ans de NTM. Qu’à côté de ça, il existe tout une palette d’artistes variés, balayant un spectre allant jusqu’à l’extrême inverse, à l’image d’un Mc Solaar – pape d’une sirupeuse poésie. Il faut vraiment être vendu sans réserves à la société de consommation – et au téléjournal de Jean-Pierre Pernault – pour ne voir dans le rap français qu’une diffusion d’hymnes à la haine anti-française. Pas envie d’expliquer que des appels à l’insurrection armée, c’est un pur fantasme de militaire en manque d’action et qui passe sa journée à se faire frémir sur son blog. Pas envie, non, car après tout, à quoi bon ? Lorsqu’on prend pour seul appui des émeutes somme toute très localisées dans le temps et dans l’espace, pour expliquer que

Ce continent connaîtra bientôt un conflit dont il sortira transformé, et dont les premiers coups ont sonné. Ce sera une guerre différente, à la fois subversive et symbolique, déclarée et décentralisée, intermittente et intense, qui verra le chaos et l’intégrisme s’allier pour combattre la normalité. Une intifada communautaire et générationnelle, une succession d’affrontements ponctuels et épidermiques, greffés sur le lent corps-à-corps des identités.

il faut se rendre à la raison, et admettre que la discussion est impossible. Au-delà des formules chocs et des raccourcis douteux, pas grandchose à se mettre sous la dent.

22/12/05 : le bouquin le plus intéressant que j’aie eu l’occasion de lire sur la mouvance hip-hop et que je recommande à tous les curieux, The new beats (culture, musique et attitude du hip-hop), de S.H. Fernando Jr., 2000, édité par les éditions Kargo. La fresque dépeinte par Fernando Jr est succinte (car s’arrêtant au début des années 90) mais permet de comprendre ce qu’est cette culture, ne se limitant pas – loin s’en faut – à la seule chanson. Et voir le film Slam de Marc Levin et surtout avec Saul Williams, peut parfois remettre certaines idées en place. C’est du vécu 🙂
25/01/06 : Corrigé des fautes d’erreur, merci David !


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8 commentaires sur “Crédibilité des militaires : étude d’un cas”



  1. Oui, possible, parce qu’après tout les règles de courtoisie élémentaire ont été respectées, mais pas très intéressante. Ludovic Monnerat est d’ailleurs récemment revenu sur ses prédictions, les déformant avec une effronterie sans bornes et expliquant que la situation actuelle conforte ses anticipations.

    Après avoir parlé de guerre de basse intensité, de guerre future, d’avoir titre « à l’aube de la guerre » et toute sortes de titres racoleurs, il est revenu à de plus saines constatations. Mais sans admettre s’être emballé pour rien :/

    Je dirais donc pour ma part : Ludovic s’est emballé, ce qui est rassurant !




  2. Je déduis de votre discussion que, finalement, la discussion était possible, ce qui est rassurant !


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» LudovicMonnerat.com: Des chiffres lourds de sens «

Kramer auto Pingback[…] « Ces chiffres viennent à mon sens confirmer a posteriori mon jugement sur les événements, à savoir qu’ils ont révélé une situation de conflit de basse intensité (il vaudrait mieux écrire très basse pour éviter l’amalgame avec des conflits armés contemporains), dont l’aggravation future est inévitable si la réalité qu’ils dévoilent et ses conséquences ne sont pas acceptées – ce qui me semble aujourd’hui loin d’être le cas. » C’est un peu gonflé de revenir à la charge en arguant que ces chiffres confirment tes prévisions, car tes prévisions étaient à l’époque, je te rappelle, rien de moins qu’une intifada européenne : […]



» Ping «
» LudovicMonnerat.com: Le redressement des esprits «

Kramer auto Pingback[…] Il est fort possible que cette emprise de la pensée unique, avec ses tendances à l’autoflagellation et à la victimisation des agresseurs, soit plus forte en France qu’ailleurs. La perception de ces violences en-dehors de l’Hexagone a été particulièrement aiguë, et a servi de prétexte pour des retours de bâton parfois excessifs et vengeurs, mais a également favorisé une prise de conscience quant au potentiel de conflits armés au sein de nos propres sociétés. En Suisse, mes réflexions très atypiques sur le sujet m’ont valu d’obtenir ponctuellement un espace médiatique plus grand qu’à l’accoutumée. Bien entendu, parler d’intifada communautaire ou de guerre civile européenne n’a pas été du goût de tous, même si l’argumentation de certaines contestations s’est révélée pour le moins limitée. J’ai même eu les honneurs d’avoir été accusé de désinformation par le Réseau Voltaire, expert en la matière, pour avoir osé parler d’armes de guerre dans les cités – des armes qui pourtant existent bel et bien ! […]





  1. Saiko : Arf, j’aurais de la peine… j’aime pas NTM, donc je connais assez mal. Je ne sais pas de quand ça date, cet espèce de truc qu’ils avaient chanté sur l’appel à tuer du « keuf ». Mais tu dois avoir raison, ça doit avoir bien plus de 5 ans; je perds la notion de temps… :/

    Ah, attends, Monnerat en parle sur son blog (lien donné dans son messsage) : c’était « Police », de 1993.

    Cela dit, en relisant, je tombe sur le terme « nihiliste », pour décrire la culture hip-hop. Les punks étaient nihilistes, les rappeurs sont à la recherche d’écoute, avec un discours revendicateur; pas grandchose à voir avec le nihilisme, tu ne connais décidémment pas cette culture. Et surtout, les auteurs de hip-hop sont ce que la poésie produit de mieux depuis 20 ans; de la poésie nihiliste ? Les deux philosophies ne peuvent matériellement pas coexister, elles se nient…




  2. des appels vieux de 5 ans de NTM

    Ce n’est pas au coeur du sujet, mais pourrais-tu donner un exemple précis? Quand je pense aux appels à l’insurrection de NTM c’est avant tout le morceau « Qu’est-ce qu’on attend » (pour foutre le feu) qui me vient à l’esprit, mais il est vieux de 10 ans.




  3. Il y a de l’attaque gratuite, je te l’accorde. Et tu fais bien de me reprendre, ce que tu fais avec beaucoup de calme. C’est tout à ton honneur. Et après tout, je me suis laissé porter dans un comportement que je te reproche : le sens de la formule provocatrice, auquel j’ai ajouté des attaques faciles. J’espère que si je tombe sur un site m’attaquant de la sorte, je saurai garder ton sang-froid.

    Cela étant dit, ton premier point, tu le reconnaîtras avec moi, ne tient pas vraiment la route. Tu ne peux demander à tes lecteurs de lire les dizaines et dizaines de messages sur Checkpoint pour saisir les différentes nuances que tu peux apporter à une phrase. Tu m’as très justement orienté sur un message où tu développes certaines nuances, mais… sur ton blog ! Je dois lire checkpoint ET ton blog en entier pour comprendre la nuance à apporter à un message sur Checkpoint ? A toi d’être plus précis, et surtout moins caricatural. Car à mon sens, sur ce sujet, tu es toujours aussi simpliste même sur ton blog, à peine plus nuancé. Tu comprendras que tes propos peuvent être perçus comme étant très durs, et dans le contexte français compris même comme une attaque frontale. Je tente ici de « rester aussi près que possible de la réalité », comme tu me le demandes.

    Au sujet de ton deuxième point, tu me permettras de relever ta mauvaise foi. Les violences n’ont pas cessé ? A ton avis, la France est en conflit de basse intensité; franchement, je ne me sens pas tenu de justifier que ce n’en est pas le cas. D’ailleurs, il t’incombe de justifier tes dires (fardeau de la preuve), de démontrer en quoi la France connaît un conflit de basse intensité. Et de mon côté, je ne vais pas, tout comme Kundera, me mettre nu pour démontrer à un fou que je ne suis pas un poisson. Surtout pour quelqu’un qui hésiterait très certainement à parler de guerre civile en Irak, aujourd’hui. J’avoue que je te fais peut-être ici un procès d’intention injustifié; ou peut-être pas.

    Enfin, sur le dernier point, si le sens de la formule et de l’attaque prend parfois – à tort – le dessus, je ne peux que répéter la substance de mon message : je trouve tes conclusions totalement abracadabrantes, plus idéologiques que strictement encadrées par les faits. Tu pars de l’envie d’en découdre avec le péril vert, et une fois cette volonté identifiée, tu as construit ton argumentaire. La lorgnette est prise du mauvais côté, en somme.

    Encore une fois, parler d’intifada en France, de guerre de basse intensité, de titrer « A l’aube de la guerre », me fait douter de capacités d’analyses. Ce n’est pas parce que tu oses une position inédite qu’elle en devient forcément digne d’intérêt.

    Quand je lis des positions aussi catastrophiques, venant d’un militaire ayant un peu trop tendance à épouser des justifications sécuritaires venues d’outre-atlantique, je ne suis pas loin de vouloir crier à la désinformation sciemment orchestrée. En d’autres termes… à la propagande.

    NB : le titre « étude d’un cas » était voulu. Je n’ai pas voulu titrer « étude de cas », qui lui aurait pu laisser supposer que je voulais englober la globalité des militaires.




  4. Permettez-moi d’apporter quelques précisions et réponses à votre billet.

    En premier lieu, si vous notez effectivement que mes réflexions ne sauraient être résumées en un seul article, vous auriez tout de même pu prendre la peine d’effectuer quelques recherches sur mon blog ou sur CheckPoint avant de porter certains jugements. Pour prendre un exemple assez parlant, affirmer que je ne vois « dans le rap français qu’une diffusion d’hymnes à la haine anti-française » aurait pu être rapidement évité si vous aviez lu ce billet :
    (http://www.ludovicmonnerat.com/archives/2005/11/les_hymnes_a_la.html).

    Deuxièmement, le propre de l’analyse est de rechercher des faits pour en tirer des déductions, puis si possible des conséquences. Je peine à comprendre comment vous pouvez décrire « des émeutes somme toute très localisées dans le temps et dans l’espace » alors qu’elles ont touché la majorité des départements et que les violences n’ont jamais cessé depuis, mais se poursuivent simplement au rythme habituel en France. Libre à vous d’en tirer des conclusions diamétralement différentes, mais essayez au moins de rester aussi près que possible de la réalité.

    Troisièmement, vos propres lignes ne gagnent rien en qualifiant mes réflexions de « pur fantasme de militaire en manque d’action et qui passe sa journée à se faire frémir sur son blog ». Lorsque l’on appréhende un raisonnement, ce n’est jamais un signe de compréhension ou de maturité que de se mettre à dénigrer l’auteur, d’ailleurs sans même le connaître. Il vaudrait mieux investir davantage d’énergie à approfondir vos propres réflexions et à proposer une interprétation différente.

    En conclusion, votre « étude d’un cas » n’est en pas une, et la crédibilité des militaires en général ne saurait être même effleurée par vos propos.

    Cordialement,

    Ludovic Monnerat


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