La grippe aviaire déplume l’homme

L’Europe, après l’Asie, vit un psychodrame depuis maintenant quelques semaines. La grippe aviaire, à l’origine de pas beaucoup plus d’une centaine de morts en 5 ans, est à en croire les quotidiens, la prochaine apocalypse : si les millénaristes se sont trompés pour l’an 2000, on a l’impression que ce n’était que de cinq petites années. On pouvait lire ainsi dans le Temps de vendredi dernier, les propos d’un éditorialiste n’ayant pas froid aux yeux : sans se démonter, il se lance dans une comparaison entre la grippe espagnole d’après Première Guerre Mondiale (20 millions de morts en quelques années) et la grippe aviaire.

Il faut faire attention avec de telles comparaisons. La population doit être avertie et alarmée lorsque la situation l’exige, et pas pour faire vendre du papier ou grimper la barre d’audimat. Et de se souvenir des risibles réactions auxquels on assistait lors des fameuses affaires d’anthrax.

Si je suis sourcilleux avec les journalistes qui visiblement perdent tout esprit critique dans cette affaire, c’est avant tout parce que cet embalement médiatique fait perdre de vue ce que nos réactions ont d’atroce. Un peu à la manière des USA qui ont été si décriés au lendemain du 11 septembre, qui votent lois liberticides, s’organisent en sociétés de patriotes, font la guerre, eh bien l’Europe, oui, l’Europe, ce dernier rampart contre l’impérialisme étasunien, cette forteresse des droits de l’homme, se comporte de manière tout aussi déraisonnée et inhumaine. J’en veux pour preuve cette folle ruée sur le Tamiflu – médicament qui n’est même pas efficace avec certitude contre le H5N1 – ces mesures de précautions sur les brevets de ce pseudo-médicament – Roche s’en frotte les mains – ou l’abattage prophylactique de milliers, de millions d’oiseaux.

La peur inhibe non seulement le cerveau, et par métaphore réificatrice, l’Etat : sous prétexte de sauver les vies humaines, l’animal n’est devenu plus qu’un outil pour celui-ci. Un objet callé au fond de l’estomac, ne devant son existance qu’au bon vouloir de cet homme devenu dieu. Cet homme qui, à la fois peut modifier les organismes (OGM), et ne supporte plus la perte de ses propes organismes (le syndrome du zéro mort). La conjonction de ces deux éléments, l’animal-objet et l’homme-dieu explique le comportement totalement inhumain dont font preuve aujourd’hui l’Union européenne, les Etats hors UE, et – dans une moindre mesure – le Vietnam et la Thaïlande depuis quelques années.

Abattage par miliers d’espèces d’oiseaux, de poules, sans aucune considération. Embarqués par les pattes, tout ce que compte d’ailes dans des kilomètres à la ronde d’un foyer avéré ou suspecté de grippe est promptement brûlé. C’est qu’il faut en sauver le plus grand nombre…

Je ne me lancerai pas, à mon tour, dans une comparaison hasardeuse (et malvenue) sur ces images de poulets que l’on emmène dans des fours. Je crois qu’elle ne servirait qu’à choquer gratuitement. Néanmoins, ces images d’animaux-objets, exécutés sans autre forme de considération, installe un fort sentiment de malaise en moi. Je suis concient qu’il faut tenter de sauver le plus d’êtres humains. Et que si rien n’est fait, ce sont d’autres oiseaux qui risquent aussi d’attraper la maladie.

Mais si on remplaçait les oiseaux par des êtres humains, tout le monde serait choqué, n’est-ce pas ? On serait outré d’un tel abattage en série, des enfants pris par les pieds et jetés par des hommes en combinaison quasi-lunaire dans un feu purificateur. La Peste de Camus a dû laisser quelques traces en nous, heureusement. Une conclusion irréfutable s’impose ici : ce n’est pas seulement la vie humaine qui passe avant l’animal, c’est aussi la méthode. De quoi mettre encore plus de distance entre nous et l’animal-objet. L’animal n’existe plus que pour nous. De ces élevages en batterie, de ces animaux élévés en masse dans le seul but de remplir la panse des citadins, nous en arrivons à la la suite logique : en cas de danger, nous les exterminons. L’homme-dieu a droit de vie et de mort sur « ses » animaux-objets, quoi de plus logique. Et toute morale, tout tabou s’appliquant à son espèce est totalement oubliée lorsqu’il s’agit du règne animal : plus aucune retenue, dans ce domaine.

Je ne suis pas croyant, malheureusement pour moi. Si cela avait été le cas, j’aurais pu blâmer certains esprits supérieurs de ne pas nous empêcher de commettre de tels actes. Mais je crois en l’être humain, ainsi qu’en son humanisme. Et je dois avouer que son comportement, froid, distant vis-à-vis d’animaux ne semblant être là que pour son bon plaisir, me fait parfois douter de qualités que je lui attribue. Non pas la raison, mais le coeur. Lorsque l’humanisme fuit, l’utilitarisme s’impose, tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins : c’est jamais bon signe. Jamais.

A propos jcv

Admin du site, égocentrique, élitiste, gauchiste et humaniste. Un peu cacatiste aussi, dit-on de moi.

6 Commentaires

  1. Je t’ai répondu sur le forum, qui est décidément plus pratique pour avoir de longues discussions comme celle-ci 🙂

  2. Je ne me lancerai pas, à mon tour, dans une comparaison hasardeuse (et malvenue) sur ces images de poulets que l’on emmène dans des fours.

    Contradiction performative. 😉

    Mais si on remplaçait les oiseaux par des êtres humains, tout le monde serait choqué, n’est-ce pas ? On serait outré d’un tel abattage en série, des enfants pris par les pieds et jetés par des hommes en combinaison quasi-lunaire dans un feu purificateur.

    Ahh, le pouvoir du kitsch ! 😉 (soudaine prise de conscience) Pauvres petits enfants innocents ! Vite, arrêtez tout !

    Je veux bien que la maladie n’a tué « que » quelques humains, mais le problème est qu’elle est mortelle. Selon toi, combien de pertes humaines faut-il attendre avant qu’il soit acceptable de prendre le genre de mesures que tu déplores ci-dessus ? Ces mesures sont là justement pour éviter de voir apparaître une épidémie d’une ampleur autrement plus dramatique –et dans cette optique, la comparaison avec la grippe espagnole n’est peut-être pas si déplacée que tu le laisses entendre. Par contre, la comparaison que tu « ne fais pas » (mais que tu incites tes lecteurs à faire) avec l’Holocauste me semble discutable au plus haut point…

    Si le vecteur de la maladie était le cafard, monterais-tu au créneau comme tu le fais aujourd’hui ?

    Aujourd’hui tu es bien au chaud chez toi, il n’est pas difficile de prendre la défense de ces pauvres volatiles innocents et nobles, symboles des rêves humains, de la liberté et tout ça. Mais le jour où tu te retrouveras, seul avec ta famille, enfermé dans une maison délabrée, encerclée de toutes parts par des dindons aux yeux injectés de sang et la bave aux lèvres, hésiteras-tu une seule seconde avant de prendre ton fusil à pompe et ton lance-roquettes pour défendre les tiens d’un sort pire que la mort ? Hein ???

    Bientôt sur vos PC : Resident Aviaire : Apocalypse.

  3. Je ne sais pas si tu fais bien le bruit du tambour, mais le caquètement de la poule, tu le fais parfaitement.

    (Aïeuh !)

    ……………………………. (je m’abstiens de tout commentaire, tu auras ta punition bien assez tôt 🙂 niark-niark-niark 🙂 )

  4. Alors, je condamne comme tu le fais l’affolement médiatique sur la grippe aviaire, totalement iraisonné et injustifié. Mais arrêtons de comparer ce qui est incomparable. On s’en fait plus pour la volaille que pour la centaine de milliers de personnes en train de crever suite au dernier gros tremblement de terre au Pakistan et ailleurs. C’est là l’un des drames de notre temps…

    Suite sur le forum.

    Pour ceux que ça intéresse, il y a une exposition au Musée d’Histoire Naturelle à Neuchâtel sur … tadadadada (roulement de tambour (oui j’sais, j’ai jamais su imiter le roulement de tambour!! 🙂 )) …
    la POULE !!

    Je ne sais pas si tu fais bien le bruit du tambour, mais le caquètement de la poule, tu le fais parfaitement.

    (Aïeuh !)

    Mais il ne faudrait pas que cet appétit humain occulte entièrement une réalité passionnante: l’incroyable histoire naturelle de ce gallinacé.

    Ca donne l’eau à la bouche : on y va ?

  5. Pour ceux que ça intéresse, il y a une exposition au Musée d’Histoire Naturelle à Neuchâtel sur … tadadadada (roulement de tambour (oui j’sais, j’ai jamais su imiter le roulement de tambour!! 🙂 )) …
    la POULE !!
    Et non, je ne déconne pas :

    Le Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel consacre sa nouvelle exposition temporaire aux poules. Du 23 octobre 2005 au 15 octobre 2006, les visiteurs partiront à la découverte d’un oiseau qu’ils croient connaître, mais qui devrait leur réserver bien des surprises.
    Il y a environ 5’000 ans que la poule – et le coq – vivent à nos côtés. Présents sur toute la planète, élevés par milliards, ils ont marqué l’imaginaire de tous les peuples, de la poule au pot aux chicken nuggets, de l’oeuf symbole de renaissance à l’oeuf dur au mètre, de la « poule noire » à la grippe aviaire, du coq de clocher à celui de combat.

    «Poules mouillées» ou «coqs de village», ces humbles volailles ne sont guère considérées, et pourtant… Laissez-vous surprendre: découvrez leur origine et la diversité de leurs races, observez leur comportement dans le poulailler du musée, vivez l’éclosion des poussins, et, pourquoi pas, apprenez à parler poule !

    Il y a plus d’un an, lorsque l’équipe du Muséum a fait le choix de ce nouveau thème d’exposition, on parlait peu de la grippe aviaire, sujet devenu depuis d’une actualité brûlante. Derrière cette réelle menace se cache un enjeu majeur : l’approvisionnement en nourriture carnée d’une grande part de la population. Consommée par milliards sur l’ensemble du globe, la poule domestique est en effet souvent la seule viande du pauvre. Mais il ne faudrait pas que cet appétit humain occulte entièrement une réalité passionnante: l’incroyable histoire naturelle de ce gallinacé.

    Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel
    >>neuch.ch
    Qui osera y aller ?!! 😉 😀

  6. « si on remplaçait les oiseaux par des êtres humains, tout le monde serait choqué, n’est-ce pas ? » Oui, mais ce n’est justement pas le cas: ce ne sont pas des hommes. Il est donc totalement ridicule et « malvenu », comme tu le dis toi-même, de comparer ces abattages sanitaires avec un génocide. Ce qui m’étonne, c’est que malgré tes dénégations, tu le laisses entendre.

    Et j’opposerai un autre concept à ton Homme-Dieu, c’est l’animal sacré. On a aujourd’hui totalement divinisé l’animal. Il est traité par beaucoup d’humains comme un de leurs semblables. Toilettage pour chien, restaurant pour animaux et cimetierre. Mais, nom d’un chien, ce sont des bêtes, pas des hommes!!!

    Alors, je condamne comme tu le fais l’affolement médiatique sur la grippe aviaire, totalement iraisonné et injustifié. Mais arrêtons de comparer ce qui est incomparable. On s’en fait plus pour la volaille que pour la centaine de milliers de personnes en train de crever suite au dernier gros tremblement de terre au Pakistan et ailleurs. C’est là l’un des drames de notre temps…

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