L’épicier turc : Ankara et l’UE

Il est difficile de trouver un sondage qui ne reflète pas dans son résultat la peur de l’épicier turc, futur bouc-émissaire des débats qui vont entourer les négociations d’adhésion d’Ankara à l’Union européenne (UE). Cette caricature ne sera qu’un fac-similé, mais remis au goût du jour, du désormais célèbre « plombier polonais« .

Les négociations entre les deux parties doivent débuter le 3 octobre prochain. La France, à travers son président, semble depuis longtemps réticente à une « entrée précipitée »1 Deux obstacles majeurs minent les tractations entre l’UE et la Turquie : le premier concerne la reconnaissance de l’Etat de Chypre, qui est encore plus problématique depuis que la partie indépendante de l’île est devenue membre de l’Union (en mai 2004), le second la reconnaissance du génocide commis sur le peuple arménien commis par le pouvoir Ottoman lors de la 1ère Guerre mondiale. Deux reconnaissances soit, mais chacune d’entre-elle implique des conséquences bien différentes.

On voit mal comment la Turquie pourrait mener des pourparlers sérieux avec l’UE, sans reconnaître l’un de ses membres : les pressions s’accélèrent ces derniers temps, Paris demandant à ses partenaires européens d’exiger de la Turquie une reconnaissance écrite de Chypre. Cette condition s’affirmera, à n’en pas douter, comme sine qua non dans le court terme. Il est certain qu’Ankara, qui est visiblement prête à faire de très nombreuses concessions pour entrer dans l’UE, est consciente de ne pouvoir entrer dans un club à vocation intégrationniste sans accepter l’égalité de chacun. Elle utilise probablement la temporisation de la reconnaissance de Chypre comme poids supplémentaire aux négociations.

La reconnaissance du génocide semble au contraire négociable. A l’exception les historiens officiels de l’Etat turque, la communauté scientifique ne se pose plus la question sur la réalité ou non d’un crime commis par l’Etat ottoman. Et lorsque les savants veulent en débattre, Ankara leur refuse toute réunion. Vérité et politique ne vont pas forcément de pair, ou du moins les liens sont « à géométrie variable » entre elles, pour reprendre un vocable typiquement européen.

On comprends aisément la difficulté de reconnaissance d’un tel acte, le symbole potentiellement destructeur qu’une reconnaissance pourrait amener. Par exemple, il est encore des sujets tabous en France, tel que la guerre de décolonisation en Algérie. Reconnaître des responsabilités dans des massacres, mêmes partiels, est difficile à assumer; et la portée d’un tel engagement se fait sur au moins plusieurs générations. La Turquie n’est pas très éloignée des pays européens, du moins pas sur ce point.

Nonobstant cela, les pays membres poussent la Turquie à une admettre soit directement – lors des négociations – soit indirectement – par le biais des reconnaissances votés par les parlements nationaux – l’évènement de 1917. Chacun use et abuse des morts arméniens. Le président Jacques Chirac est une des figures de proue des Etats-membres exigeant – diplomatiquement – que la Turquie se plie aux demandes européennes.

Il n’est pas nécessaire de recourir à ce type d’instrumentalisation, nous démontre récemment l’Autriche qui demande en ce moment la création d’un statut juridique différencié pour la Turquie. L’objectif poursuivi par le montagneux pays est l’entrée en négociations avec la Croatie, candidature soutenue par l’Autriche. Chercher des points de discorde pour donner l’impression de lâcher du lest plus tard; ce n’est pas l’UE qui va réformer des pratiques ancestrales.

A la lumière de ces quelques réflexions, qui n’ont pas pour objet de répondre au « pour ou contre l’entrée de la Turquie » dans l’UE, on se rend rapidement compte que l’enjeu des négociations dépasse la seule acceptation d’un pays musulman au sein de la chrétienne Europe : c’est aussi se questionner sur son propre passé (la colonisation), ou encore liquider un contentieux chyprio-turque vieux de trente ans, qui ne saurait souffrir d’aucune négociation. La peur de la Turquie « musulmane » (est-il nécessaire de rappeler ici que ce pays connaît un régime laïc depuis plus longtemps que la majorité des Etats européens ?) est un épouvantail agité par les conservateurs européens, alors que les problèmes résident ailleurs. De toute manière, l’intégration du monde musulman a commencé il y a trop longtemps pour croire pouvoir faire aujourd’hui demi-tour, avec des communautés anglaises, françaises ou allemandes au sein des « peuples de tradition chrétienne ». Essayons de nous pencher sur les vrais problèmes, et ne nous lançons pas prochainement dans la spirale rhétorique de « l’épicier turc ».

Pour aller plus loin :

  1. Les négociations avec Ankara ont débuté en 1987. []

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