Oct 17 2005
L’héritage d’Atatürk : les raisons de l’entrée turque dans l’UE

[thumb:165:r]J’ai déjà eu l’occasion d’aborder précédemment les exigences qui vont se poser à Ankara dans le cadre des négociations pour l’adhésion à l’UE. Depuis, on a pu voir l’Autriche faire pression sur la Turquie pour faire entrer en catimini dans l’agenda de Bruxelles les négociations avec la Croatie. Stratégie couronnée de succès, il ne fait nul doutes que les amis croates se souviendront d’un tel appui.

Le précédent article évitait sciemment d’aborder le problème de la rationalité d’une adhésion turque ou non. Abstention à laquelle ne se livrera pas cette article; ce choix avait pour but d’obliger au recul. Certains sujets ont tendance à être perçus de manière trop affective, et l’on fait des liens qui n’ont pas forcément lieu d’être.

  • Premier argument de taille, depuis le 11 septembre 2001 l’Occident craint les attaques terroristes. Dans des démocraties où l’intérêt général se trouve limité par la liberté individuelle, la peur de voir des attentats surgir de nulle part est présente parmi la population.

    Le terrorisme islamiste fonde une grande partie de son discours sur la haine que l’Occident nourrit à l’égard du monde musulman. Cet « argument », un parmi quantité d’autres utilisés dans la rhétorique haineuse, n’est toutefois pas à prendre à la légère : dans les nombreuses cités ouest-occidentales, autant de berceaux potentiels pour la formation d’extrémistes violents, la recherche d’une identité se construira là-dessus.

    L’éventuelle entrée de la Turquie dans l’UE couperait l’herbe sous le pied à une telle rhétorique. Le signe envoyée déconcerterait – un temps – les théoriciens islamistes : puis, avec le temps, on expliquerait que les Turques sont des Sunnites, et qu’on ne peut faire confiance à cette obédience musulmane. Ce qui rapprocherait d’autant plus les Turques des Occidentaux, et dans le même mouvement les Sunnites des Occidentaux.

    Multiplier les querelles entre extrémistes pour réduire leur capacité destructrice, une pensée machiavélique qui bénéficierait au peuple et non au prince.

  • Argument économique ensuite. Dans dix ans, l’absorption des économies des dix derniers pays sera en bonne partie terminée : l’Espagne est là pour nous le prouver. L’Europe aura encore besoin de main d’oeuvre bon marché; vers qui se tourner, alors ? La Chine ? L’exode de l’industrie vers l’Empire du Milieu a déjà commencé; tout ce qu’il sera rentable de délocaliser – compte tenu du dumping social – l’aura déjà été.

    Resteront tous ces biens pour lesquels l’économie d’échelle sera insuffisante pour couvrir les frais de transport; ces produits, les Turcs et les Européens seront ravis de les produire ensemble.

  • De ces deux arguments, on dégage une approche qui a déjà prévalu lors de la construction de l’Europe : marier des besoins politiques à un pragmatisme économique. Si on a coutume de dire que la CECA fût le pilier à l’origine des Traités de Rome, il ne faudrait pas oublier que le pilier de la CECA fût le projet politique de réunion du continent, en gestation depuis au moins Kant.

Si nous explorons les bénéfices pour l’UE, il convient de se pencher également sur les avantages retirés par la Turquie, qui ne doit pas être vue comme un État ou une population est prête à toutes les concessions pour entre dans l’UE.

  • Les avancées sur le terrain des droits de l’homme par la Turquie sont nombreuses. L’une des plus emblématiques, l’affaire d’Abdullah Öcalan, ancien responsable du quantité de réformes audacieuses.

    La pression qu’exerce l’UE sur la Turquie est plus que palpable. Les réformateurs turcs sont ainsi indirectement encouragés, si ce n’est directement soutenus dans leur lutte.

    Cette pression démocratique se voit jusqu’aux plus hautes sphères de l’État : Recep Tayyip Erdogan, premier ministre turc, était autrefois présenté comme un islamiste radical. Ce serait accorder trop d’influence à l’UE que d’affirmer que c’est grâce à elle qu’une dérive islamisante n’a pas eu lieu; mais penser que l’UE n’est pour rien dans un certain « sens des réalités » du premier ministre serait tout aussi absurde.

    Il existe deux écoles, deux traditions de pensées dans la prééminence ou non de réformes avancées au sein des pays candidats à l’adhésion : pour les premiers, les réformes doivent avoir lieu avant l’entrée dans l’UE; les seconds pensent au contraire que les réformes ont plus de chances d’être réalisées une fois membre du club.

    Les pressions de l’UE sont à la fois externes et internes : lorsque Jörg Haider réussi à propulser en 2000 son parti le FPÖ (extrême droite) au pouvoir en Autriche, la réaction des 14 autres membres de l’UE est unanime, comme le prouve la déclaration portugaise (les Lusitaniens présidaient l’Union) :

    Aujourd’hui, lundi 31 janvier, le Premier Ministre du Portugal a informé le Président fédéral ainsi que le Chancelier d’Autriche et le Ministre des Affaires Étrangères a notifié à son homologue autrichien la décision prise d’un commun accord avec les Chefs d’État ou de Gouvernement des quatorze États membres de l’Union européenne au cas où un Gouvernement intégrant le FPÖ serait formé en Autriche.

    Les Gouvernements des quatorze États membres ne promouvront ou n’accepteront aucun contact officiel bilatéral à un niveau politique avec un Gouvernement autrichien intégrant le FPÖ ;

    Aucun appui ne sera accordé aux candidats autrichiens à un poste dans une organisation internationale ;

    Les Ambassadeurs autrichiens auprès des capitales de l’Union européenne seront uniquement reçus à un niveau technique ;

    Le Premier Ministre du Portugal et le Ministre des Affaires Étrangères ont déjà informé les autorités autrichiennes qu’il n’y aura pas de  » business as usual  » dans les relations bilatérales avec un Gouvernement intégrant le FPÖ.

    Le déferlement d’indignation a laissé entrevoir qu’une démocratie européenne peut se substituer à une démocratie nationale, alors que l’Autriche n’était membre de l’UE que depuis… 1995 !

    Inclure la Turquie dans le cercle communautaire européen serait une garantie non seulement de réformes rapides, mais aussi d’une pérennisation de celles-ci.

    La pression extérieure – que personne ne semble contester – pourrait être encore plus bénéfique si la Turquie la ressent comme légitime. Et lorsqu’on est assis à la table en tant que membre à part entière, les règles du jeu sont d’autant plus aisément acceptées.

  • Autre argument qui plaide en faveur d’une adhésion à l’UE, et argument décisif qui pousse Erdogan et les siens à faire autant de concessions, l’accès au marché commun européen. Cet idée ne nécessite pas plus d’explications, puisqu’il s’agit de l’avantage décisif qui pousse tous les pays non membres de l’UE à vouloir y entrer.
  • Enfin, l’une des raisons les plus idéalistes de faire entrer la Turquie dans l’UE, mais n’étant qu’un amalgame synthétique de tous les autres, consiste à reprendre simplement l’idéal européen originel : cesser de faire la guerre. Non pas que l’Europe soit – a priori – au bord de l’affrontement avec un puissance quelconque. Mais la paix est aussi fragile que la couleur d’une colombe, et elle se prépare aussi opiniâtrement et minutieusement que la guerre.

    Les guerres balkaniques des années 90 ont été le théâtre d’affrontements interethniques et inter-religieux. La stabilité relative que l’on attribuait à la Guerre Froide est apparue avec acuité (un avis contraire dans le récent article de la bbc) durant la décennie écoulée.

    L’UE doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour éviter ce genre de conflits, et cela passe principalement par des mesures prophylactiques telles que l’inclusion de pays « extra-civilisationnels ». Après tout, lorsqu’on a rapproché la France et l’Allemagne au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, la religion, la langue ou l’ethnie n’étaient pas plus des facteurs de rapprochement qu’ils ne le sont aujourd’hui entre Bruxelles et Ankara.

[thumb:164:l]C’est sur ce type d’argument que devraient avoir lieu les discussions autour de l’entrée ou pas de la Turquie, et non sur la « compatibilité » des valeurs turques avec l’Europe. Ces questionnements sentent le rance même lorsqu’ils sont utilisés de manière sincère, et démontrent en plus un manque flagrant de bonne foi historique, lorsqu’ils ne sont « que » instrumentalisés : Atatürk, le père fondateur du pays, était un laïc pur et dur. Il a créé une nation moderne et laïque bien avant l’Espagne, l’Italie, ou les dix derniers membres de l’Union européenne.

Trop souvent, « l’incompatibilité » turque se résume à la frayeur de voir 70 millions de musulmans entrer dans l’UE. Dans une union qui met la séparation de l’État et de la religion comme l’une de « ses valeurs fondamentales », il peut sembler spécieux de refuser l’entrée à un potentiel candidat, au bénéfice d’une histoire plus laïque que bon nombre de ses membres, sous ce prétexte.

Discutons de ce qu’il vaut la peine d’être discuté, et ne nous laissons pas égarer par la peur de l’inconnu.



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