Nov 19 2005
Ouvrons le rideau de fumée : fumer dans les lieux publics

Sous l’impulsion d’Yves Bur (UMP), le parlement français aurait pu décider de se doter d’une législation plus précise encore que la loi Evin, vieille de 15 ans mais pourtant déjà suffisante pour interdire la fumée dans les lieux publics. Cette dernière est en effet peu respectée; une nouvelle « loi Bur », qui aurait très vraisemblablement été soutenue par le parti socialiste français, prévoyait en termes lapidaires que

Il est interdit de fumer dans tous les lieux fermés et couverts qui accueillent du public ou qui constituent un lieu de travail, ainsi que dans l’enceinte des établissements d’enseignement et d’éducation

L’UMP, sous l’impulsion de ses idéaux libertaires, mais peut-être aussi sous la pression des lobbies du tabac, n’a pas voulu inscrire cette loi à l’ordre du jour; impossible donc de la voter. Il n’empêche que la gestation d’une telle loi est démarrée, et que l’application stricte de la loi Evin ou l’approbation d’une nouvelle loi Bur n’est qu’une question de temps. Au vu des sondages qui montrent régulièrement un fort soutient parmi la population de l’interdiction, on voit difficilement comment la société française pourrait faire l’économie d’un tel débat au parlement, et l’avorter après discussion. Suivant l’Irlande, l’Italie et la Suède, l’Hexagone serait dès lors le quatrième pays européen à se doter d’une législation « liberticide », a-t-on entendu; dire qu’hier l’Europe riait de « l’extrémisme » new-yorkais. Cette inconsistance par rapport à l’allié étasunien devient une habitude, sur notre continent.

J’avais déjà prévu de me pencher sur l’aspect libertaire de la cigarette, dans un (intéressant mais mal écrit) précédent billet. En effet, je suis assez étonné en général par la tournure que la discussion prend lorsqu’on aborde le sujet de la cigarette : focalisation sur la liberté. Ah, vraiment ? On en est encore là ? La clope, synonyme de liberté, comme les vieilles oldsmobiles dans les années 60 ? Et pourquoi pas les 4×4, aujourd’hui ? Il faut vraiment être accro à la nicotine pour taxer de liberticides des lois qui nous rendraient une certaine liberté; en effet, il y a au moins trois raisons, à mon sens sont primordiales, qui valident une interdiction rassemblant de plus en plus de partisans sous sa bannière en Occident.

Premièrement, la discussion autour de la cigarette devrait reposer sur le manque de liberté : il faut rappeler que fumer, c’est être dépendant. C’est en raison de cette dépendance que les drogues dures sont interdites : dépendances psychologiques, dépendances physiques. La cigarette contient les deux, elle est de facto une drogue dure. Trivialité cocasse, il y a très souvent une corrélation positive entre la dépendance au produit à fumer et la vigueur avec laquelle s’exprime l’opposition à l’interdiction de fumer dans les lieux publics.

Deuxième manque de liberté, malheursement très peu abordé, le non-choix des serveurs, maîtres-d’hôtel, barmen qui ne peuvent faire part de leur – éventuelle – souffrance à leurs clients. Non, leur rôle se borne à nous faire plaisir, et subir NOTRE choix. L’intoxication cigarettière n’étant pas considérée comme donnant droit à une prime de risque, je crois que la moindre des choses est de refuser d’être source (éventuelle) de maladies pour des gens qui, bien souvent, ont une formation réduite au minimum. Je précise cela car il m’a été récemment rétorqué que les serveurs n’avaient qu’à choisir de travailler dans un café non-fumeur, ou ne servir que dans les parties non-fumeurs d’un café (dans une optique de 50% de cafés fumeurs, le solde non fumeur). Position facile pour un universitaire; ce n’est pas pour lui que la recherche de travail est un véritable chemin de croix, sa qualification en poche.

Troisième non choix, l’accompagnement des non-fumeurs dans les cafés, les boîtes de nuit. Je ne sais pas pour vous, mais je n’ai jamais entendu quelque dire « bon, je vous laisse, je ne vous suis pas dans ce lieu si enfumé ». Ou mieux encore : « je ne veux pas me mettre en danger, ça ne vous dis pas d’aller dans une boîte non-fumeur » ? Outre le fait qu’une telle boîte n’est que rêvée pour l’instant, l’effet d’entraînement, la pression sociale sont tels que les non-fumeurs accompagnent toujours les fumeurs dans les endroits enfumés. De plus, il ne reste guère que ce dernier type d’établissement encore ouvert à l’heure où l’on sort du restaurant, et l’on n’ose pas dire non. Et passer pour un rabat-joie est faisable, certes, mais demande un effort.

Trois raisons d’inégales importances, mais trois raisons qui laissent comprendre que, aujourd’hui, les fumeurs s’accrochent désespéremment à leur « liberté » de fumer, bien que leur acte totalement déconnecté d’avec une liberté quelconque. Etre libre, c’est faire des choix conscients. Combien de fumeurs ont décidés sciemment à l’âge de, disons trente ans, de se mettre à fumer ? Et maintenant les voilà « forcés » – la dépendance n’est peut-être pas aussi forte qu’avec d’autres produits, mais elle existe malgré tout – de continuer à fumer. Et combien doivent supporter ces non-choix des fumeurs ? Ce n’est pas simplement des non-fumeurs qui respirent quelques taffes occasionnellement dont je parle, mais ceux dont le métier les oblige à respirer quelque chose de non désiré.

Pour finir, les arguments des fumeurs sont relativement simples (à leur décharge, il n’y en a pas beaucoup qui tiennent la route) : quid de l’économie, quid des autres pollutions.

L’économie doit se plier aux affaires de santé publique; il est intéressant de constater que personne n’a pris le parti des producteurs d’amiante lorsque celle-ci a été interdite à l’époque. Sauf peut-être… les producteurs d’amiante eux-mêmes. Bien. On sera moins étonné donc de savoir que les partis de gauche, habitué à soumettre les problèmes économiques à ceux concernant la santé publique, sont très favorables à l’interdiction.

Quant aux autres pollutions… on peut combattre tout type de pollution : refuser la pollution cigarettière ne m’empêche pas de lutter pour moins de pollution automobile. J’ai beaucoup de peine avec cet argument, qui est infailliblement lâché par les fumeurs lors du débat; cela revient à critiquer un médecin qui s’occuperait d’un cancéreux, en oubliant bien opportunément qu’il s’occupe de lépreux avant et après le patient actuel.

Il est très difficile de défendre son « droit », sa « liberté » à la cigarette, avec des arguments autres que tenant purement de l’égoïsme. Aujourd’hui, bien qu’ancien fumeur, il ne me viendrait pas à l’idée de demander à un fumeur d’écraser sa clope. Il peut même m’arriver d’en fumer une lors d’une soirée entre amis. Mais ce n’est pas parce que la fumée ne me dérange pas, que tous doivent subir la dépendance des fumeurs.

Comme quoi la tolérance, au même titre que la liberté, n’a rien à voir avec ce sujet.



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3 commentaires sur “Ouvrons le rideau de fumée : fumer dans les lieux publics”



  1. Le hasard fait bien les choses, j’avais justement perdu l’adresse de ton « co-blog », que j’avais pris l’habitude de lire 🙂

    Je dois t’avouer, mais tu ne seras pas étonné, que je suis bien plus en phase avec tes propos que ceux de ton co-blogueur. D’autant plus que si l’on prend l’interdiction de fumer sous l’angle de la protection des travailleurs, le droit ne peut qu’évoluer dans le sens d’une restriction. Auer a beau temporiser sous le prétexte de « manque de preuves scientifiques », c’est un combat d’arrière-garde.




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