Théorie d’Olson

La théorie d’Olson de l’action collective est l’une des première théorie politique à m’avoir profondément énervé. Selon celle-ci, à moi qu’il n’y ait une conjonction d’intérêts individuels, il est impossible de créer une association, un groupement d’individus pour défendre en idéal.

Il n’y a pas d’émergence spontanée de la société civile, selon Mancur Olson; la pure rationalité économique, l’évalution des coûts-bénéfices est intrinsèque à l’individu; seuls les intérêts égoïstes font bouger l’individu. Et cette théorie ne se limite pas au champs économique, mais absolument à toutes les sphères de la société : Mère Thérèsa ne serait, par exemple, que poussée par son besoin de se faire plaisir à elle-même, bien que ne le trouvant qu’en aidant autrui.

Si les membres d’un grand groupe cherchent, comme le veut le bon sens, à améliorer leur situation matérielle, ils n’entreprendront rien qui permette de se rapprocher de l’objectif commun sinon contraints et forcés ou si s’offrent à eux certaines stimulations, distinctes de la poursuite du but collectif, en échange de leur consentement à supporter une part des charges et des coûts qu’entraîne la réalisation des buts du groupe.
(Olson, M., La logique de l’action collective, PUF, 1966, pp. 22-23)

On ne peut pas rejeter en bloc cette théorie. Il est vrai que la carotte fait avancer l’être humain. Je partage moi-même en grande partie cette idée (à l’origine du droit de vote, d’ailleurs). Mais l’être humain n’est pas que rationnel, puisque celle ci n’est qu’un moyen, et non une cause de son comportement. Et c’est la toute la tartufferie d’Olson, le retournement entre cause et moyens qu’il effectue. Il confond mode opératoire et idéal.

Si tout son développement du free rider (profiteur, resquilleur) est un pan fondateur de la réflexion science politique, on peut lui opposer la chose suivante : de nombreuses études quantitatives du clivage droite-gauche prouvent que les individus ne votent pas pour un parti qui leur apportera un gain, mais pour un parti dans lequel les individus se retrouvent. Tout l’aspect symbolique de Bourdieu est à prendre en compte ici, l’intentionalité de l’individu n’a rien de rationnel. Alors bien sûr, certains individus (une grand partie, à mon avis) ne connaissent pas les tenants et les aboutissants de leur vote, et les implications de celui-ci. Mais cela ne nuance que peu mon affirmation, puisque cela revient pour ces individus à ne pas rechercher à tout prix le pesage coût-bénéfice. L’idéologie, mais aussi le manque d’idéologie des votants démontre bien que l’homo economicus n’est qu’une facette du citoyen. Et que la rationalité n’est pas intrinsèque à l’individu, mais construite et relative à une contexte social donné.

Comme beaucoup de théories globalistante, Olson péchait dans sa simplification de l’individu. Le noyant dans des concepts généraux, ne prenant l’individu que comme facteur externe et contingent à sa théorie. Dès lors, comment prendre au sérieux Mancur Olson ?

A propos jcv

Admin du site, égocentrique, élitiste, gauchiste et humaniste. Un peu cacatiste aussi, dit-on de moi.

26 Commentaires

  1. pour indication, mon livre de chevet actuel à pour titre: The Market for Force, de Deborah Avant.

  2. faites gaffe moi je suis en train d’apprendre la justice personnalisée .. les tribunaux sont une perte de temps et comme tu le sais très j’aime pas le droit… donc c’est pas un procès que vous allez avoir! :p

  3. Le papier est bon et puis de toute façon, nous n’avions pas l’intention d’engager des correcteurs (à quoi ça sert?). Mais la référence à Eyes Wide Shut est trop intello (je reconnais bien là ta passion pour Kubrick, mais ne te laisse pas aller). Je mettrais: « dévoilent une orgie digne d’un film ». Et le titre est trop long. Je propose: « Des noces très chaudes ». Encore mieux: « Gang bang à la nuit de noces », sous-titre: « Ils étaient 40 sur la mariée. Nos photos exclusives » (on fera un rectificatif sur le chiffre après parution).

    Ok, parler de Kubrick, c’est se couper de nos lecteurs, très bonne remarque.

    Et on va garder le dernier titre, c’est parfait. Il incite le lecteur à se questionner (est-ce vraiment possible ? 40 ?), à s’interroger (le gang bang, ça fait mal ?), à se sonder (Caué n’était-il pas monté jusqu’à 50 ?), à se chercher (aime-je vraiment le gang bang ?), bref, à remplir un rôle de media d’information exigeante et intransigeante. Le journal possédera ainsi une grande valeur ajoutée, pourra se glorifier d’avoir utilité publique démontrée.

    Je commence à rédiger le business plan 🙂

    « Ils étaient 40 sur la mariée. Nos photos exclusives » euh là il y a abus .. je ne le permettrais pas.

    On a pas commencé notre journal, que notre premier procès se dessine…
    C’est chouette que tout le monde y mette du sien ! D’la pub gratos !

  4. “Ils étaient 40 sur la mariée. Nos photos exclusives”
    euh là il y a abus .. je ne le permettrais pas.
    Et comme tu le dis en Colombie les criminels sont féroces.. alors fais gaffe y’en a qui se sont installé à Genève, j’en connais et je te les envoie…

  5. Le Trône : le seul journal qui vous accompagne absolument partout

    Oui, c’est excellent!! J’achète!

    Le papier est bon et puis de toute façon, nous n’avions pas l’intention d’engager des correcteurs (à quoi ça sert?). Mais la référence à Eyes Wide Shut est trop intello (je reconnais bien là ta passion pour Kubrick, mais ne te laisse pas aller). Je mettrais: « dévoilent une orgie digne d’un film X ». Et le titre est trop long. Je propose: « Des noces très chaudes ». Encore mieux: « Gang bang à la nuit de noces », sous-titre: « Ils étaient 40 sur la mariée. Nos photos exclusives » (on fera un rectificatif sur le chiffre après parution).

    Mais bon, criminel, ça me botte moyen. Je te le redis: c’est dangereux, comme métier… Et en Colombie, la concurrence est féroce, dans tous les sens du terme.

  6. Le pire, c’est que tout ce que raconte Antoine est vrai.

    Donc Yann, on tient peut-être pas le scoop du siècle (mais après tout, faut laisser ça aux quelques idéalistes qui croient encore au journalisme, et qui rêvent de Carl Bernstein et Bob Woodward), mais parler d’Olson dans le titre, je trouve ça limite dédaigneux pour le lecteur. Le journal d’aujourd’hui, c’est une journal avenant, rapide, « vite lu » (c)(tm), et qui va directement à l’essentiel.

    Premier briefing, permière séance de travail ici même.

    Le titre :
    « Le nombre de participants à la nuit de noce fait craquer le lit; comment est-on passé à côté du pire »

    Sous-titre :
    « Un nombre estimer à beaucoup de personne a vrément dépassé les limite de la bienscéance lors d’une nuit de noces. Nos envoyés spécieuxaux dévoilent une orgie à la Eyes Wide Shut, nombreuses photos à l’appui. Dont certaines relatives à l’événemente. »

    Bon, je t’avoue que je ne sais pas si on peut faire autant de fautes de français sans verser des royalties à la Tribune de Genève, mais il ne faut pas lésiner sur le côté « proche du lecteur ». Si tu fais des fautes, le lecteur se sens plus proche du journal, le trouve moins élitiste.

    Je dois me sentir plus proche de Choc, les photos un peu trash ça me branche. Guts et Closer restent sobre, nous, on veut répondre à l’appel du billet vert…

    Sinon, il reste toujours la possiblité d’embrasser la carrière de criminel. L’intervant « Tonio » est actuellement en Colombie. Je ne te ferai pas l’affront de te rappeler que dans ce domaine, il y a beaucoup d’argent à faire. L’intervenant « Julien », habite Montpellier, une grande ville estudientine.

    Additionnons 2 et 2, il n’y a qu’à faire la passerelle… Mieux encore, faisons tomber le réseau sur la fin, prenons des clichés des arrestations, puis vendons-les dans…

    Le Trône : le seul journal qui vous accompagne absolument partout

  7. Lis d’abord Proudhon .. après on discute pour les photo de la nuit de noce … en plus elle sont bien chaudes, on était une vingtaine à la fin… 🙂

  8. PS: tu vois, ça marche déjà… Alors que Tonio nous parle de son mariage (on pourrait d’ailleurs commencer, histoire de faire une transition en douceur, par un papier: « Comment je me suis marié grâce à Mancur Olson », avec photos exclusives de la nuit de noce), Julien attend des « attaques personnelles », des « révélations croustillantes », et des « considérations d’ordre physique ». Je te le dis: le pognon nous attend. Bon, peut-être pas la gloire…

  9. Ohhh que c’est bas, que c’est bas!! Mensonges et billevesées!

    Bon, je crois, Psyko, que l’on est fin prêt pour mettre en oeuvre nos projets de lancer un nouveau journal. Mais pourquoi manquer d’ambition en parlant du Matin. Non, voyons grand, voyons vraiment trash: lançons la version romande de Closer ou de Guts!! Et l’on pourra enfin parler en toute décomplexion (et en faisant du fric) de pilosité, de sacs à main, de stick à lèvres et de lancer de slips.

  10. Au lieu d’utiliser du labello et de lire des théories casse noisettes qui dénature la nature même vous feriez mieux de lire Proudhon (le principe fédératif par exemple) au moins vous pourrez débattre de truc intéressant … Olson … non mais! le seul point positif que je lui accorde c’est d’être responsable de mon mariage… :love:

  11. Je ne sais pas si c’est l’effet desperate housewife, ou si ces déballages sur la place publique de certains secrets privés doivent être un amuse-bouche avant d’aller travailler au Matin (c’est la lie du journalisme suisse, Ju, Yann le marxiste est journaliste spécialiste du Vatican pour encore quelques mois, puis il rejoindra l’équipe dudit journal).

    Toujours est-il qu’un homme, un vrai, comme seuls Sergio Leone et Démis Roussos ont su lui donner ses lettres de noblesses, ne saurait prendre pour sérieuses de viles attaques venant d’une homme qui portait une besace il n’y a pas très longtemps, ou qui écoute Rammstein, le groupe préféré des adolescents boutonneux. Non, décidément, on ne rétorque pas à de petites balles en caoutchouc qui ne parviendraient même pas à faire crier des Français à la bavure policière; je sortirai la grosse artillerie lorsque les boulets commenceront à pleuvoir, ce qui signifie attendre que la voix de crécelle, éreintée par les cris accompagnant le lancement de slip lors des concerts de Rammstein, redescende de quelques octaves.

    Je terminerai par ceci : il est vain d’attaquer un suiveur des marxistes sur le terrain de la virilité. Comment imaginer autre chose que de l’hormone à l’état pur pour un adepte d’un homme à la pilosité aussi fournie ?

    La démonstration me semble totale.

  12. Mon dieu, il utilise du labello :aie: !

    (je sens que ce fil va enfin repartir dans le droit chemin qu’il n’aurait jamais du quitter, à savoir les attaques personnelles, les révélations croustillantes, et les considérations d’ordre physique sur les différents participants… 🙂 )

  13. plus à Yann qu’à moi-même que tu t’adresses (qui a été entre-temps, je te rassure, convertis au néo-marxisme)

    et

    je suis heureux d’apprendre que Yann a été converti au marxisme-léninisme entre temps

    Ce message s’adresse aux fans de Depeche Mode et aux utilisateurs de Labello (ce qui inclut Psyko aka JC aka Scrat) et aux étudiants des thèses de Hegel (ce qui inclut donc également Julien; non JC, ce n’est pas plus ridicule d’utiliser du stick à lèvres, surtout lorsqu’elles sont pulpeuses, que d’étudier Hegel. Quoique… ): je suis abonné aux commentaires de ce blog et lis donc régulièrement vos messages fallacieux. Oui, oui, oui, pas la peine de nier: on lance des rumeurs sur Internet et après j’ai mon voisin, dans l’ascenseur, qui me dit, en me regardant d’un air méfiant: « Alors comme ça, on est marxiste? C’est pas un peu comme bolchévik, ça? Comme Arlette Laguiller ou l’autre postier, là? » Donc, ami internaute, ne te laisse pas abuser par ce site: je ne suis pas marxiste. Et que le grand cric me croque si je me convertis à cette idéologie, quelle qu’en soit sa version.

    Sur le fond… Je ne voulais pas non plus me relancer dans cette exigeante discussion, mais les derniers posts m’y obligent (« ohhhh noooonn », soupire Psyko aka Scrat). Mais pas tout de suite, je n’en ai malheureusement pas le temps et vos longs messages méritent une certaine réflexion (contrairement à mon présent commentaire) (« oouffff », resoupire Pysko).

    Mais ce n’est que partie remise, petits sacripants!

  14. blog psyko

    Merci pour ces précisions Psyko (ça me fait toujours bizarre de t’appeler comme ça :), je vais opter pour J.C. ). Je suis heureux d’apprendre que Yann a été converti au marxisme-léninisme entre temps :D. En ce qui concerne l’opposition entre explication et compréhension, c’est en gros me semble-t-il, l’opposition entre un modèle qui prône un minimum d’autonomie au fait psychique, qui du coup peut rendre compte de l’action d’un agent, et le modèle qui affirme que les faits sociaux sont déterminés à la manières des faits naturels, hors des représentations que l’on peut s’en faire (si je me trompe, tu me corrigeras; ma lecture, déjà parcellaire, de Weber et Durkheim remonte à un bon moment…). Sur la question du constructivisme, il me semble que tel que je l’ai présenté, il ne s’agit pas au sens strict de ce que sa version sociologique entend par là (que je ne connais d’ailleurs pas avec la plus grande des précisions), mais je suis plutôt remonté à ses racines hégéliennes, telles qu’elles sont comprises notamment par Adorno et la clique des francfortois (c’est pour cela que j’ai glissé du terme « constructiviste » à celui de « critique », qui me semble plus à même de répondre aux accusations qui sont portées à ce genre de courants). C’est en gros la position défendue par Horkheimer dans Théorie traditionnelle et Théorie critique contre la question de la neutralité scientifique, qui substitue à l’opposition stricte du sujet et de l’objet une relation de médiation, et aux sciences inspirées du Discours de la méthode de Descartes une méthodologie d’obédience hégélienne/marxiste. D’ailleurs, de ce que je sais de Bourdieu, il n’est pas réellement constructiviste, mais dépasse -comme Hegel d’ailleurs-, cette stricte opposition, et se situe dans une visée constructiviste-structuraliste, en ce sens que -comme chez nos amis francfortois-, au-delà de la simple construction de la réalité sociale par le jeu des consciences -et/ou des volontés- qui la constituent (constructivisme), demeurent des structures implicites qui légifèrent cette même construction, les deux dimensions se médiatisant… (Il me semble que l’on trouve une défense de cette position médiane par Bourdieu dans Le métier de sociologue, qui dépasse déjà l’opposition entre compréhension et explication…)

    Et non, je ne prépare pas de mémoire, trop de boulot pour le concours… (a pu jusqu’à la thèse, j’ai épuisé mon quota), mais comme la question du constructivisme se retrouve d’une certaine manière chez Hegel, et que je m’y intéresse un peu, ceci explique cela!

  15. Heureusement que j’avais dis que je ne voulais pas me relancer dans la discussion… :aie:

    En te relisant, et en lisant surtout la partie sur le constructivisme (je vois qu’au final, cette approche t’intéresse au moins autant que moi), me viens à l’esprit les deux approches qui existent en sociologie : t’as déjà entendu de la « compréhension » de Weber, et de « l’explication » de Durkheim ? Si non, je m’en vais t’écrire un petit quelque chose qui résume un opposition séculaire qui divise les sciences sociales, résumant (je pense) une compréhension différente de la réflexion et l’objet social.

    Plus globalement, bien que j’aie l’impression que ce soit plus à Yann qu’à moi-même que tu t’adresses (qui a été entre-temps, je te rassure, convertis au néo-marxisme), je précise ma critique de fond : c’est à la science économique, élévée au panthéon des sciences « pratiques », que je m’en prends. Un science reposant sur des axiomes hypothétiques absurdes (l’information est égalitairement répartie entre tous les acteurs de l’économie, l’homme est rationnel, deux des hypothèses les plus stupides des sciences sociales) et passant le reste de ses recherches à se demander se qu’il se passe lorsque ce conditions ne sont pas réunies. Et c’est en fonction de CA que notre petit univers Terre est gouverné depuis les années 70. Enfin, les choses changent (peut-être) en Amérique du Sud, et les dogmes néo-libéraux ne sont plus guère en odeur de sainteté. Espéront toutefois que ce n’est pas pour pire, mais je m’égare.

    Olson et sa théorie du choix rationnel on été en quelque sorte mon initiation à l’homo economicus, cet homme abstrait qui n’aurait d’autre souci que la recherche de maximisation du bien-être. Il serait constamment en quête de se qui lui plaît le plus, et ne créé d’association que lorsque cela peut lui être profitable; et encore, il faut que ce bénéfice soit clairement « personnalisé », et pas seulement résultant de l’action collective. C’est ridicule, et ne soutient évidemment pas l’analyse empirique, qui doit être toujours, même en science sociale, l’étalon de la réflexion. Bien qu’on doive tout autant, dans le même élan, critiquer les outils d’analyse empirique (ce que tu fais justement remarquer).

    La rationalité est toujours posée a posteriori dans les analyses du type d’Olson. Or, si rationalité il y avait, on devrait pouvoir déterminer a priori les résultats des votes, par exemple, symbole s’il en est de toute l’irrationalité dont peut faire preuve groupe d’individus qui se détermine sur le chef de leur groupe, la « nation », avec pour valeur ajoutée l’amélioration annexe et postérieure de leur situation. Des millions de chômeurs en France, des millions de gens laissés sur le carreau, un différentiel riche-pauvre plus élevé que sous Louis XIV, et pourtant on vote en masse à droite; peut-être, justement, que les individus s’affilient et s’identifient à certaines valeurs, et ne recherchent pas constamment le meilleur bénéfice. L’un de mes vieux amis votât pour Chirac en 2002 parce qu’il, je cite, « aime la tête de veau. Et un type qui aime la tête de veau ne peux pas être foncièrement mauvais ». Pour la rationnalité de l’individu, et in extenso son profil homo economicus, on repassera. C’est uniquement un concept élaboré par des universitaires en manque d’outils d’analyses.

    (dis, tu vas faire ton prochain mémoire sur le constructivisme ou quoi ? 🙂 )

  16. Hop, je ne connais pas les théories d’Olson, je m’avance donc sur un terrain miné. Toutefois, ça me démange quand même de réagir un brin quant à ce que je peux en comprendre au travers de votre discussion, ou tout du moins sur les questions annexes que vous faites intervenir.
    Tout d’abord sur l’accusation de non scientificité du constructivisme, notamment par le fait qu’il n’est pas validé par l’empirie, ou bien encore que ses hypothèses n’en sont pas, mais se résument à des postures idéologiques. On rejoint là la discussion que nous avions eu sur ce même blog, au cours de laquelle ce courant (ou plutôt la caricature qui en était faite 😀 ) se voyait accusé des mêmes maux, à savoir notamment de ne pas être apte à remettre en cause ses hypothèses de travail. Le problème est que précisément, l’hypothèse même du constructivisme englobe déjà ce genre d’arguments, en les pointant comme d’emblée partisans. Que l’on soit d’accord ou non avec les présupposés de ces théories, il semble difficile de les attaquer au nom de cela. Pour le préciser : le principe fondamental de ce type d’approche critique est de considérer qu’il n’y a pas de division entre le théoricien (scientifique, sociologue, philosophe, etc…) et l’objet qu’il considère -principe hégélien par excellence. Le monde social qu’il étudie n’est pas posé devant lui comme un objet mort qu’il suffirait d’analyser de l’extérieur, comme le théoricien lui-même n’est jamais parfaitement neutre et un face à celui-ci, mais les deux sont toujours le fruit d’une perpétuelle médiation. Postuler qu’il y a un sujet fixe qui observe impartialement un objet figé, et considérer les deux comme des entités immuables et parallèles, voilà ce que pointe l’approche « critique » (c’est ainsi que j’engloberai désormais ce que tu définis, Yann, comme le constructivisme et ses courants dérivés) comme une idéologie. C’est-à-dire que ne pas prendre en compte cette dimension de la médiation, en revient à abstraire l’un et l’autre de leur conditions d’émergence, à travailler sur des fétiches de réalité plutôt que sur la réalité elle-même, et du même coup, travaillant sur un masque plutôt que sur ce qu’il dissimule, infléchir irationnellement cette même réalité (puisque sujet et objet se médiatisent). La rationalité étant ici à comprendre non pas comme un simple enchaînement de causes et d’effets, ni comme une intention raisonnée d’ailleurs, mais comme un mouvement de déconstruction perpétuel du réel, avec la conscience que l’organe déconstructeur lui-même est pris dans ce réel qu’il met perpétuellement à nu -pour le dire vite.
    Dès lors, pointer un tel type de lecture du réel au nom même de l’idéologie me paraît un peu rapide, comme lui demander de remettre en cause son présupposé me semble revenir à l’enjoindre d’être inconséquente avec elle-même. On ne peut pas exiger, sous prétexte de cohérence, d’être critique au point de réintérroger le fondement de l’approche critique elle-même. C’est, structurellement, semblable à la dialectique du raciste qui accuserait d’intolérance celui l’accuse d’intolérance, lors même que son discours en est le vecteur et que c’est la raison pour laquelle il est remis en cause. Typiquement le genre de position qui amène ou bien au relativisme, ou bien au dogmatisme (qui sont une seule et même chose en dernière instance). Ici, il ne s’agit pas d’être en posture d’assiégé, mais de considérer que les données sur lesquelles on travaille n’en sont pas à proprement parler, mais qu’il est nécessaire de toujours les réinterroger en tant que telles, en même temps que la position à partir de laquelle on les interroge. Prendre un fait social comme un fait brut, c’est s’illusionner doublement, sur le fait qu’il est un et coupé de ses conditions d’apparition d’une part, et sur le fait que l’on est soi-même indépendant de celles-ci. Selon le point de vue « critique », on succombe par là à une double abstraction. Pour ces différentes raisons, l’argument idéologique opposé à l’approche critique me semble inconséquent. De même que celui de l’impossible confrontation à l’empirisme d’ailleurs. En exiger la vérification par l’empirisme en revient à exiger de coller au modèle des sciences naturelles (c’est toute la critique de Hegel, reprise par Marx, qui vise à montrer que le modèle des sciences naturelles, notamment la physique, ne peut rendre compte de sa prétention ultime à la vérité, lors même qu’il en est considéré dans le monde moderne comme le critère paradigmatique…), c’est à dire l’opposition stricte entre un sujet et un objet, lors même que c’est ce modèle et ses présupposés qui ne sont pas partagés, puisque la réalité est vue sous l’angle d’une médiation. Ce qui n’en revient pas à dire d’ailleurs qu’un tel type de modèle n’apporte aucune information fiable sur le réel, bien au contraire. Il est au centre, bien que « psychologisé », de l’activité psychanalytique par exemple, dans son analyse du sujet. Il trouve également sa formulation chez Bourdieu (évitons les « bourdieuseries », c’est un brin méprisant, et ça me fait penser de loin en loin à « bondieuseries » :). Autant dire que si pour le second un certain mysticisme nimbé de sentimentalisme est pointé du doigt, c’est tout à fait injuste en ce qui concerne le premier, beaucoup plus conséquent et rationnel dans ses propos, au point même d’en expurger tout « enchantement », jusqu’au littéraire), dans la sociologie des sociologues, où il s’agit de mettre au clair, comme préalable à toute activité sociologique, la position du sociologue lui-même. Bref, que ce type de théorie ne se colle pas à celles qui empruntent leur modèle au sciences de la nature (ce que l’on peut appeler « scientificité ») ne signifie pas a priori qu’il n’est pas fiable -ce qui ne veut pas dire à l’inverse que toute théorie qui ne correspond pas à ces critères est nécessairement digne de confiance. Il s’agit plus d’en appeler à une praxis, au sens aristotélicien du terme, c’est-à-dire à considérer les théories dans leur dimension performative, émancipatrice, en considérant que la théorie, l’interprétation du réel, en est en même temps une transformation libératrice.

    C’est pourquoi, sur le fond de cette approche, je ne souscrit pas tout à fait à l’affirmation selon laquelle l’activité humaine dans son ensemble, Histoire, culture, politique, etc… serait fondée sur la rationalité. C’est que nous avons certainement deux compréhensions différentes du terme. Il faut je crois, distinguer entre rationalité et intention. Tout le travail de la sociologie, de ce que je peux en savoir n’en étant pas un spécialiste, consiste précisément à situer socialement la norme, c’est à dire observer que les règles sont toujours justifiées par la science, la morale, la religion, la raison, la culture le progrès, la nation, le parti… En un mot, l’universel, mais que derrière cet universel se cache un groupe social qui tient à ce que cette règle soit appliquée à tous, ou en tous les cas, aux autres. Situer socialement une norme, comme le montre clic à qui je reprends ces lignes, est un programme qui n’est d’ailleurs pas un domaine réservé de la sociologie marxiste (les interactionnistes l’ont défini de manière très claire, v. Howard Becker). Bien évidemment, la sociologie ne se limite pas strictement à cela, de même que je peux imaginer que son discours ne soit pas entendu. Toutefois, il me semble un peu rapide de faire l’impasse sur ce genre d’arguments, et de postuler qu’il y a transparence parfaite de l’individu à ses agissements. Dès lors, et je répète que je ne connais pas dans le détail les théories d’Olson, du même coup il est possible que mon trait passe à côté, mais ce n’est en aucun cas parce que l’individu à « ses raisons » d’agir qu’il agit de manière rationnelle. Il me semble difficile de passer sous silence, ou comme subalternes -ce qui revient au même-, les différentes configurations (sociales, psychologiques, etc…) au sein desquelles l’individu est pris, au profit d’un choix souverain, comme si l’on se possédait d’emblée soi-même, parfaitement libres de tous les points de vue. Encore une fois, celui qui est capable de faire un calcul coût-bénéfice (quel doux nom) qui ne lui soit pas en définitif préjudiciable est déjà celui dont les conditions matérielles, sociales ou intellectuelles lui permettent d’en juger adéquatement. De la même manière que celui qui peut prêcher le volontarisme est souvent celui qui est inscrit dans des conditions qui le lui permettent déjà. Bref, ce n’est pas parce que l’intention particulière de l’individu qui agit épouse une forme de logique à son niveau qu’il se comporte rationnellement en dernière instance. Il peut y avoir une logique de l’intention particulière (et il y en a toujours une, il n’y a guère que le fantasme pour représenter le fou comme complètement irrationnel… Ce qui arrange beaucoup de monde! ), sans que le comportement qui s’en réclame s’inscrive dans une rationalité qui soit bénéficiaire à l’agent. Que l’on essaie d’appliquer un tel modèle de compréhension à une femme qui subi des violences conjugales, ou à l’homme violent, pour discerner les limites du calcul coût-bénéfice, ou tout du moins celles de la transparence de la rationnalité, comme théorie explicative du comportement…

  17. ne pas avoir continué l’empoignade avec mon opposant qui m’apportait la contradiction de fort belle manière.

    Mais comme c’est juste ce que tu dis là! 😉

    elles caricaturent la nature humaine et la société

    Comme toutes les théories, à mon avis. Elles n’analysent chacune la réalité que par le petit bout de la lorgnette… Elles sont autant de petits coups de projecteur sur la grande fresque de la réalité plongée dans le noir.

    que tu saches repérer toutes les foutaises que tu peux entendre autour de toi

    Comme tes bourdieuseries? Aïe, pas sur la tête, pas sur la tête 🙂

    A part ça , j’espère que tu vas bien l’ami, ça fait un moment qu’on ne t’a plus vu. Et pis tu n’as toujours pas répondu, sur la question du prix du pétrole, à mon dernier commentaire. 😛

    J’espère à tout bientôt.

  18. Merci merci, mais je suis quelque peu déçu par moi-même de ne pas avoir continué l’empoignade avec mon opposant qui m’apportait la contradiction de fort belle manière. Maintenant, je n’ai malheureusement plus l’esprit à me relancer dans l’empoignade.

    Cela dit, les théories du choix rationnel ont les avantages de leurs inconvénients : elles caricaturent la nature humaine et la société, et peuvent parfois servir de guide pour les décisions politiques. Cependant, et heureusement, il n’y a que dans les milieux universitaires où l’on pose l’hypothèse que l’homme n’est qu’homo economicus.

    Je ne peux que t’encourager à t’intéresser à tout ça : t’as 18 piges, tu votes, c’est pas plus mal que tu saches repérer toutes les foutaises que tu peux entendre autour de toi 🙂

    Et partageons, partageons !

  19. je suis tombé par le plus grd des hasards sur ces commentaires qui m’ont d’abord intéressé par la richesse et la structure du raisonnement que je percois comme le fruit d’un intéret et d’une expérience pr la réflexion en essayant de npas me disperser je voudrais tt simplement signifier mon accord ac le raisonnement de psykotik a propos du calcul rationnel la complexité de l’etre humain me pousse églmt a réfuter cette thèse ne serait-ce parcque la conscience ne peut épouser l’incroyable « panorama » de tte les réflexions (meme celles sanseffet concret) qui sont a terme le tissu de la toile des actions. Je ne pense pas que l’homme peut aisément saisir la réelle complexité des choses et les effets qu’ils auront, a terme sur son existence, meme s’il peut tenter den créer une image la plus précise pocible. jai eu limmense chance de discuter de facon tolérante et coopérative de ces sujets ac des amis hier, et 4 heures de discussions ininterrompu n’on fait qu’ attiser ma soif de compréhension. je n’ai que 18ans je pense que j’ai bcp de choses a découvrir pr un jour pouvoir dire que je ne pense me tromper.
    partager cette lumiere pluto ke la laisser s’étouffer es la clée

  20. Merci beaucoup à Psykotik pour les renseignements !

  21. Si tu cherches avec ces references, tu risques de ne rien trouver 😉

    En voici les vrais details :

    Auteur Mancur Olson
    Titre Logique de l’action collective / Mancur Olson ;
    Lieu / Date Paris : Presses universitaires de France, 1978
    Collection Sociologies
    Collation 199 p. ; 23 cm

    Dedans, tu devrais trouver la theorie du choix rationnel.

    Le bouquin n’est pas encore dans le domaine public.

  22. je cherche le livre de la Théorie du choix relationnel de mancour Olson

  23. Message à construire plus tard : parler de l’indétermination rationnelle des buts. Le même but peut avoir des moyens différents (voice and exit, antionomiques au fond, exit rationnel ?) le choix rationnel n’est adapté qu’au monde de l’échange économique, puisqu’il en découle. La vision de l’économie a faconné l’échange, et il est normal que celui-ci y ressemble.

    (promis Yann, je te répondrai, mais il faut du temps pour poser sa pensée sur un sujet tel que celui-ci 🙂 )

  24. Hégélien, marxiste et bourdieusien… Le mal est plus profond que je ne le pensais 😉 Trêve de plaisanterie… Qualifiant, à juste titre, le constructivisme de « gaucho », tu mets le doigt exactement sur ce que je reproche à ce courant : d’être par trop idéologique. Et, de ce fait, non seulement de mettre trop d’emphase sur l’idéologie dans son explication du monde et du réel, mais encore d’être peu enclin à revisiter ses hypothèses de travail. En effet, le constructivisme et les courants sociologiques qui en sont les proches cousins peinent à admettre les critiques théoriques et à confronter leurs hypothèses empiriquement. Pour une raison simple : leurs hypothèses ne sont pas réellement des hypothèses, au sens scientifique. Elles sont bien plus des présupposés idéologiques, des « croyances » pourrait-on dire, qui sont fortement intégrées par ceux qui y souscrivent. Et rien n’est plus difficile que de remettre en question ses valeurs et, j’ose le terme, sa foi.

    Cela place alors une limite fondamentale à ce type d’approche : la question de la scientificité. Comment en effet se montrer scientifique, si l’on est un idéologue en posture d’assiégé, en lutte perpétuelle contre « la pensée dominante » et ceux qui voudraient l’imposer en nous manipulant ? Ta critique de l’idéal-type le montre bien, en refusant l’idée de modèle, pourtant inhérent à toute démarche scientifique. J’en conviens, les modèles n’expliquent pas tout et ont tendance à réifier les concepts, à figer l’explication de la réalité, dont, du coup, on s’éloigne. Mais nier le rôle de la rationalité dans le comportement humain en la qualifiant de caricature me paraît une extrémité théorique à laquelle je ne puis souscrire. Sans pour autant faire de l’Homme un homo economicus, ce qui est à mes yeux également une extrémité théorique, erreur dont se rend là coupable Olson, je considère la rationalité comme ce que tu appelles très justement une hypothèse de base. Je ne nie absolument pas l’irrationalité, mais elle reste pour moi l’exception, même si elle peut produire des cataclysmes. Prenons pour exemple le nazisme : Hitler était-il rationnel ? Les nazis avaient certes leur rationalité. S’il n’est pas rationnel, économiquement, d’éliminer un groupe humain et de se priver ainsi de main d’oeuvre et de talents divers, il est en revanche rationnel d’éliminer ce que l’on considère comme un « facteur de corruption de la race », pouvant menacer toute la société. Mais c’est là que le bât blesse : si le mécanisme est rationnel (élimination de ce qui est perçu comme une menace), les motivations ne le sont pas du tout. En effet, affirmer que les Juifs « corrompent la race » est un non-sens scientifique absolu. C’est uniquement un présupposé idéologique. Ce qui fait tomber tout l’édifice rationnel en parlant du nazisme. Donc : non, Hitler n’était pas rationnel. Le même raisonnement peut se tenir en parlant de Staline et des purges de 1936-1938. Si faire fusiller ses seuls opposants peut être vu comme rationnel, l’ampleur des purges staliniennes et la terreur et la répression exercées sur l’ensemble de la population ne le sont absolument pas.

    Tout cela pour dire que l’irrationalité joue un rôle absolument important dans l’Histoire. Mais elle constitue aussi une exception : à travers l’histoire de l’humanité et dans la vie quotidienne de l’être humain, je vois davantage de comportements rationnels qu’irrationnels. Ce qui me fait dire que la rationalité est la norme : une hypothèse de base qui, comme toute hypothèse, souffre d’exceptions. Là, en effet, se trouve notre différend philosophique.

    Tu dis que les buts fluctuent : rien ne s’oppose en cela à la rationalité. L’homme, rationnellement, peut décider par un choix souverain (je reprends tes termes, avec lesquels j’agrée) de modifier ses buts. C’est là sa liberté. J’utilise ce mot sciemment, sachant que l’on n’est jamais absolument libre, puisque soumis à diverses contraintes (ne serait-ce que géographiques, physiques, etc), mais refusant le terme d’aliénation. Ensuite, si ce choix souverain se porte vers la paresse ou la flemmardise, c’est bien parce qu’il y a un calcul coût-bénéfice : si je décide de ne pas agir, c’est parce que l’effort demandé me paraît trop important par rapport à ce que cela peut me rapporter : je sais qu’agir peut me rapporter quelque chose, qu’il y a un bénéfice, mais si je décide de rester « flemmard », c’est parce que l’effort me paraît disproportionné, voire franchement inutile. On constate en revanche que lorsque les intérêts vitaux (des individus comme des Etats) sont directement menacés, la réponse se fait rarement attendre. Il y a donc action lorsqu’il y a menace. Et cette menace peut effacer, du moins temporairement, les questions idéologiques pour laisser la place à un calcul coût-bénéfice. La rationalité est donc le fondement ultime de l’action.

    Tu m’opposes les résultats du référendum espagnol sur la Constitution européenne, lorsque je dis que plus le sujet d’une votation est complexe, plus les gens s’informent. Mais c’est mal comprendre ce que j’ai voulu dire : je ne dis pas qu’il y aura plus de gens à s’informer ; je dis que les gens (ou du moins les votants) vont s’informer plus. Cela ne se traduira donc pas forcément par un accroissement de la participation, on le voit bien, mais par un accroissement de « l’expertise » de ceux qui votent. Et on le constate avec la Constitution. Les gens, globalement, n’entendent pas grand-chose à l’Europe : institutions techniques et considérées comme opaques, mécanismes de prise de décision complexes… Grâce à cette complexité, le niveau d’information de la population va augmenter : larges explications dans les médias, travail important de vulgarisation. Ceux qui vont voter seront donc globalement plus informés sur l’Europe. Et je viens personnellement d’en faire l’expérience : j’ai été invité à présenter, dans une conférence publique, les votations sur Schengen/Dublin et la libre-circulation des personnes. Ce, parce que les gens considèrent, à raison, les accords bilatéraux comme un sujet technique. La réponse à ce manque de compréhension due à la technicité des enjeux est donc la recherche d’informations. Ce qui est une démarche rationnelle.

    Mais tu as mis le doigt sur une critique fondamentale de l’approche rationnelle : on ne fait l’analyse qu’a posteriori… C’est là la grande limite de conceptualisations comme la théorie des jeux : tout est jugé rationnel après les décisions. Non seulement on est souvent tautologiques dans ce genre d’approche, mais encore constate-t-on un certain déterminisme. « Le résultat des négociations ne pouvait être que cette décision, car elle seule était rationnelle. » Quand on connaît la décision prise, cela est évidemment très facile à dire… Les théoriciens des jeux ont bien compris cette critique. C’est pour cela qu’ils tentent de créer un modèle prédictif. Ce qui me paraît une tâche vaine, car impossible. On retombe en effet, ici, sur la question de la scientificité des sciences sociales : sont-elles des sciences « dures », semblables aux sciences naturelles ? Si je pense que l’on peut trouver des « régularités dans les affaires humaines », j’estime en revanche que la construction d’une « théorie neutre, valide à travers le temps et l’espace, qui nous permet la prédiction de la même manière que les sciences naturelles » est une illusion (voir Martin HOLLIS, Steve SMITH, Explaining and Understanding International Relations, Oxford, Clarendon Press, 1990).

    Les théories du choix rationnel ne sont pas une boule de cristal : elles peuvent seulement expliquer, en partie, les décisions humaines. Je pense qu’une seule théorie ne suffit pas à expliquer toute la réalité : celle-ci est comme un grand tableau que nous tenterions d’apprécier dans une salle plongée dans le noir. Et les diverses théories sont autant de coups de lampes torches sur cette fresque : elles n’en éclairent, chacune, que des détails, ici ou là, mais n’en révèlent jamais la totalité et la complexité. Seule une combinaison des différentes approches permet d’avoir une vue plus complète.

    Yann

    P.S. : les grands esprits se rencontrent, je viens de recevoir les livres d’Amartya Sen que j’avais commandés 😉

  25. Mes bourdieuseries m’ont sauvées la vie : j’étais un jeune con de droite naïf jusque-là, et grâce au constructivisme, je suis une jeune gaucho qui a les pieds sur terre 🙂

    Sur l’idéal-type, tout d’abord : l’idéal-typage est un outil très pratique en science social, il permet au scientifique une culbute arrière lorsqu’on lui explique que sa théorie est déconnectée de la réalité : « mais enfin, ce n’est qu’une caricature ! ». Mouais, un peu facile quand on sait que l’homo economicus est un fondement de l’économie moderne, un pilier de la science politique anglosaxone. A force de construire des caricature sur des caricatures, on déforme tellement la réalité qu’il ne sert plus à rien de théoriser. Donc si la « rationalité » n’était qu’une caricature et non une hypothèse de base, je trouve qu’on fait beaucoup de foin pour pas grand chose. Est-il étonnant que les lauréats du faux-prix Nobel d’économie de 3-5 ans en arrière l’ont eu en raison d’une démonstration de l’irationnalité de l’hypothèse d’homo economicus ? Lire Amartya Sen à ce sujet.

    Mon « idéal » est ni à prendre dans le sens wébérien, ni au sens normatif : il est à prendre dans le sens hégélien, dans le sens « idée qui parcourt le monde ». Toutefois, si les choix de l’homme dérivent de son esprit, ils sont conditionnés par le milieu dans lequel il vit (Hegel et Marx, quoi). Mais le choix est souverain; et ce choix ne correspond pas toujours (et même rarement) à un calcul coût-bénéfice.

    L’idée de valeur, que tu introduits très justement, ne change rien à la donne; ce que je conteste, c’est que simplement l’être humain ne rationalise les choses que très rarement, et que si il le fait parfois à la Migros, il le fait très rarement avec ses amis : le mélange d’ego, de connaissances, de milieu social est un terrain fertile pour que l’irrationnalité s’en donne à coeur joie.

    La rationalité tend à faire la jonction entre but et moyen (je suis d’accord avec toi là-dessus, pas de discussion); mais les buts sont fluctuants, au même titre que les moyens. Ce qui est un but aujourd’hui, ne l’est pas demain. Et surtout, avons-nous tous un but ? L’économie ne veut pas juger des moyens pour obtenir un but, c’est son gentil concept de « coût d’opportunité » : ces coûts ne comparent pas entre eux, mais ils mesurent juste la rationalité d’un individu. Et l’agregation (bien qu’une agregation de choses ne se comparant pas ?) donne notre demande.

    Mais que se passe-t-il lorsque l’idéologie entre dans la danse ? Les buts, déjà flous, deviennent éthérés. Les gens ne savent pas trop ce qu’ils veulent, mais vont suivre les préceptes qu’on leur donne. Les moyens sont altérés, les individus aliénés (sous la perspective matérielle du constructivisme). Les moyens utilisés sont irrationnels, puisque l’individu a fait le choix (oui, le choix) de ne suivre que ce qui est simple, appaisant. Il sait au fond de lui que sont calcul est erroné, il sait qu’il est irrationnel, que ça ne lui apportera le but recherché, mais voilà, il est flemmard.

    En somme, il y a une telle complexité en l’homme que parler de rationnalité, surtout a postériori (puisque qu’on ne juge qu’après le choix) me paraît fallacieux.

    L’idéologie, comme je la conçois, permet avant tout de créer un effet de groupe rassurant, d’expliquer le monde à travers un paradigme donné. Il est peut-être rationnel de rechercher une idéologie, soit; mais la suivre aveuglément, une fois endoctriné, n’a plus rien à voir avec la rationnalité. Je réfute totalement que plus l’objet de vote est complexe, plus les gens s’informent; avec les taux de participation pour l’entrée en Europe (dans les 10), ou ceux pour le TECE en Espagne, les faits te contredisent totalement.

    Mais je vois que sur de nombreux points nous sommes d’accord. Je crois que notre désaccord résident sur des questions plus philosophiques que pratiques 🙂

  26. Tes bourdieuseries te perdront…

    Je ne pense pas, dans l’extrait que tu cites des écrits d’Olson, que ce dernier confonde « mode opératoire et idéal ». Encore faudrait-il s’entendre sur ce terme : « idéal » au sens wébérien ou idéal au sens normatif, de ce que l’on attend que l’Homme soit, comment il devrait agir et selon quelles valeurs. Dans le cas de la théorie rationnelle d’Olson, je penche pour la première définition : Olson cherche un modèle d’explication général du comportement humain et présente donc un idéal-type. Mais il ne se prononce pas, dans cet extrait, sur les valeurs qui devraient animer l’être humain. Il ne fait que constater.

    Cela dit, je considère également les thèses de l’ami Olson comme trop radicales. Il a toutefois l’immense mérite, même s’il n’est pas le premier, de mettre le doigt sur un point fondamental : la rationalité anime l’être humain. Celui-ci cherche à réaliser ses intérêts (ou dit autrement : tout être humain cherche le bonheur, selon sa propre définition du bonheur). Cela, c’est le but. Le moyen, c’est le calcul coûts-bénéfices. Chacun va ainsi peser les conséquences de ses actes en fonction de ce qu’il cherche à obtenir et va utiliser les moyens disponibles pour atteindre son but : « comment devrais-je agir pour être le plus heureux possible ». La rationalité n’est donc pas un moyen, mais une des causes du comportement humain : « si j’agis de la sorte, c’est parce que je suis rationnel ». Cela, dans n’importe quel contexte social : dans les sociétés africaines, chinoises ou européennes, à n’importe quelle époque et avec des valeurs différentes, chacun cherche à satisfaire ses intérêts (ou à chercher ce qu’il considère comme le bonheur). Note bien que je ne préjuge pas de ces intérêts : pour un masochiste, il est rationnel de rechercher la souffrance, puisqu’il s’épanouit dans la douleur. La rationalité n’a donc rien à voir avec la justesse ou non d’un comportement : on peut agir rationnellement en fonction de nos priorités, sans que ce soit le comportement adéquat, en termes d’efficacité réelle (voir la théorie des jeux) ou de valeurs.

    Evidemment, la théorie du choix rationnel a ses limites : puisqu’elle explique tout par la raison, elle ignore les facteurs psychologiques, idéologiques et les contraintes socio-économiques comme variables explicatives. Cependant, ne pourrait-on dégager une rationalité de l’étude de ces facteurs ? Prenons le cas de l’idéologie. Tu écris que « les individus ne votent pas pour un parti qui leur apportera un gain, mais pour un parti dans lequel les individus se retrouvent ». Mais justement, « s’y retrouver », qu’est-ce que cela signifie ? Si cela signifie que les gens voient dans ce parti une adéquation à leur vision du monde et donc une réponse à leurs objectifs (donc la satisfaction de leurs intérêts), il est alors plus que rationnel qu’ils s’y engagent. En effet, si j’adhère aux thèses d’un parti (disons l’Ubuesque Doctrine des Cacochymes, UDC), et que je vote pour ce parti, c’est parce que je crois qu’il va appliquer, une fois au pouvoir, les solutions censées réaliser mes intérêts et donc contribuer à mon bonheur. Cela signifie qu’avant de m’engager pour ce parti, j’ai procédé à un calcul coûts-bénéfices : quelles sont les solutions proposées par l’UDC ? Correspondent-elles à mes objectifs et que vont-elles me coûter ? C’est rationnel.

    On peut par ailleurs constater que même, et surtout, dans des votations dont les sujets sont techniques (libéralisation du marché de l’électricité par exemple), les gens cherchent à savoir ce qu’ils ont à gagner ou à perdre. On l’a encore vu dans le débat opposant Chirac aux jeunes : ces derniers veulent savoir, avant de voter, ce que la Constitution européenne va leur apporter comme bénéfices dans leur vie quotidienne. Même si ces jeunes n’ont aucune idée des questions institutionnelles européennes, ils ne font que procéder à un calcul rationnel. Je retourne donc ton argument : plus la votation est complexe et moins les gens en connaissent les enjeux, plus ils vont chercher à savoir ce qu’ils ont à perdre ou à gagner, pour ne pas « se faire avoir ».

    Il est clair que le vote peut aussi se comprendre de façon non rationnelle : par le poids des traditions (familiales, par exemple), par la contestation, par des présupposés idéologiques, etc. Mais même ces facteurs ont leurs limites : si l’UDC propose de bouter hors du pays toutes les personnes possédant un passeport du Chamallowstan et que j’en possède moi-même la nationalité ou que, patron d’entreprise, j’emploie nombre d’employés venant du Chamallowstan, je ne vais pas donner ma voix à l’UDC, même si j’en étais un partisan. Dès que mes intérêts sont concernés, et dans le cas présents menacés, la rationalité va ainsi l’emporter sur le reste. Je m’inscris donc en faux quant à l’affirmation que « l’intentionnalité de l’individu n’a rien de rationnel ». L’intentionnalité est justement d’abord rationnelle : dès que l’on menace mes intérêts, l’idéologie, l’Histoire, etc. passent au second plan. Tout n’est donc pas, n’en déplaise à notre cher ami Bourdieu et à ses partisans, que construction sociale.

    Certes, Olson simplifie à l’excès l’individu et le groupe. Il n’en demeure pas moins que les approches du choix rationnel doivent être prises « avec sérieux », car touchant des points fondamentaux.

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