Oct 10 2005
Untergang


– Trop humain !
– Trop sensible !
– Trop pas assez démoniaque, pas assez représentant du diable sur Terre !

Extrait de quelques unes des critiques qui accueillirent Der Untergang, film sur les derniers jours d’Hitler, une oeuvre d’Oliver Hirschbiegel, réalisant là son troisième film. Il faut dire que parler d’Adolf Hitler n’est jamais facile, quelque soit la bonne foi dont pour être animé le réalisateur. On touche à l’une des plus grande catastrophe de l’humanité, LA guerre de tous les superlatifs. Il fallait un ennemi à la hauteur des dommages irréparables engendrés, comme si, dans tout bon film hollywoodien, on pouvait faire remonter le « mal » à une seul source : Hitler, Hitler, Hitler, répétons-le ad nauseum pour se convaincre que le mal, c’est lui, le bien, c’est nous. Cela n’empêchera pas Ian Kershaw, historien, de publier des biographies sur le mal, ni Hirschbiegel d’en adapter certains passages.

Hirschbiegel a été accusé de nombreuses choses qui doivent faire mal. « Pactiser avec Hitler » ne doit pas être de tout repos, surtout lorsque l’on prend conscience de la symbolique que représente cette homme. Humaniser un tel homme, c’est s’enfoncer plus loin dans les cercles de Dante. Il faudrait voir à ne pas accuser à la légère Hirschbiegel de réaliser un film qui traite à la légère de Hitler : des accusations de ce type font mal.

Assez de méta : qu’en est-il concrètement ? Qu’est-ce que le film montre, en mettant en scène Hitler qui s’adonne au baise-main ? Tout d’abord, le Führer est interprété par Bruno Ganz, un acteur ayant compris que le surjeu ne desservirait le film : à la constante recherche aux confins de la folie, Ganz explore un personnage ambigu, incompréhensible, avec un maestria stupéfiante. Présent et imposant dans chaque scène, le charisme dégagé aide à saisir l’amour sans borne que vouaient certains fidèles au chef germanique. Il est inutile de crier pour se faire obéir, la présence animale du Führer déconcertait; mais très vite, nombreux vont l’abandonner, partir sans un regard.

C’est cette débandade qui est le thème central du film, et non l’extermination des Juïfs, pas plus que les Français, Polonais, Tchèques, Russes, Etasuniens, Tziganes sans nationalités, homos sans alliés, malades mentaux sans toit (ceux qui accusent Hirschbiegel d’oublier les Juïfs feraient bien de ne pas oublier les autres). Oui c’est terrible, mais qu’est-ce qui oblige un réalisateur à prendre cet angle-là de l’holocauste ? Doit-on répéter sans fin les mêmes litanies, histoire de nous convaincre que c’est du passé ? Hitler vivait, mangeait, déféquait. Il est à l’origine du plus atroce acte que l’homme n’est jamais accompli, mais il n’en était pas moins un homme. Et Hirschbiegel nous montre un homme qui est courtois avec ces dames, mais qui dans le même temps n’hésite pas à tuer son propre beau-frère, en plein délire paranoïaque.

Ses plus fidèles suiveurs, dont l’incroyable chancelier Goebbels (Ulrich Matthes, qui a vraiment une « gueule » de cinéma), aussi cruel que dénué de toute personnalité, sont présentés comme étant au-delà de toute rédemption. Madame la chancelière, représentant la mère nourricière, a été capable de faire 6 enfants, suivant en cela la politique nataliste du régime hitlérien; c’est elle-même qui ôtera la vie à ses propres enfants, ne voulant pas que ceux-ci voient un monde gouverné par des bolchéviques, des démocrates, un monde où les national-socialistes n’auraient plus leur place. Terrible retournement de symboles qu’opère Hirschbiegel, à qui ont peu difficilement reprocher une quelconque compassion envers ces hommes qui ont fait le choix de sciemment rejeter toute sensibilité humaine : « J’ai refusé depuis longtemps toute compassion, toute pitié », met-il dans la bouche d’Hitler. « Si les Allemands meurent aujourd’hui, c’est qu’ils l’auront mérité en tant que peuple faible; après tout, c’est eux qui nous ont mis au pouvoir ». Et de continuer sur le darwinisme social, « Seuls les plus forts survivent ». Aux yeux des Allemands d’aujourd’hui comme d’hier, il ne faut pas seulement assumer une certaine filiation politique avec le régime hitlérien et ses horreurs, mais il faut en plus accepter la vacuité de tous ces actes. Le peuple germanique n’était qu’un objet parmi d’autres dans la trame historique hitlérienne. Hitler s’est perdu dans le dédale sinueux de son esprit, comme le film nous perd dans le bunker où la folie se répand comme la peste.

Ange reproducteur-exterminateur, nationalisme de façade, traîtrise de la majorité des « amis » d’Hitler, delirius tremens pour les « amis » fidèles, le constat de Hirschbiegel est des plus durs, aux antipodes d’un Schindler’s list qui montre des douches ne faisant que tomber de… l’eau. La place joué par Hitler, jusqu’au-boutiste, aveuglé par sa fureur, sa haine, dans la mort d’Allemands, souvent jeunes, tombés pour le défendre (et non défendre le « peuple »), fait un lien direct avec les morts infligés autrefois aux populations ennemis : le Führer semble confondre son peuple, si « supérieur », avec le peuple ennemi : comment reprocher Hirschbiegel de nous montrer cela ?

La trame, la problématique du film est on ne peut mieux résumée dans les dernières phrases de Traudl Junge, la secrétaire au service d’Hitler, expliquant que ses propres actes, elle ne pouvait se les pardonner :

All these horrors I’ve heard of during the Nurnberg process, these six million Jews, other thinking people or people of another race, who perished. That shocked me deeply. But I hadn’t made the connection with my past. I assured myself with the thought of not being personally guilty. And that I didn’t know anything about the enormous scale of it. But one day I walked by a memorial plate of Sophie Scholl in the Franz-Joseph-Strasse. I saw that she was about my age and she was executed in the same year I came to Hitler. And at that moment I actually realised that a young age isn’t an excuse. And that it might have been possible to get to know things.

Hirschbiegel ne veut pas, ne peut pas pardonner Hitler. Tout ce qu’il peut modestement tenter de faire, c’est de comprendre l’être humain, exploser cette carapace de kitsch que les historiens et les médias ont construit au film du temps. Si s’interroger devient innaceptable, si vouloir comprendre les actes de l’homme devient condamnable, c’est peut-être que le Führer n’est pas mort le 30 avril 1945, et qu’il continue de survivre en nous. Ou de manière moins provocante, on ferait bien de se garder de certains de nos propres travers.

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