Fév 09 2006
De la supériorité occidentale : la liberté d’expression à l’épreuve de la mondialisation

Titre pompeux s’il en est, on le croirait directement sortit d’une revue académique. Pourtant, je crois qu’il convient de s’interroger de la manière la plus intelligente et poussée sur les évènements qui secouent les relations occidentalo-musulmanes : les caricatures danoises sont, à mon avis, une démonstration patente de la puissance avec laquelle nous vivons la mondialisation.

De nombreux journalistes endossent aujourd’hui ce que l’on peut tenir pour une armure de croisés : la défense absolue de la liberté d’expression. Même des journalistes que je respecte beaucoup tombent dans ce qui me semble être l’un des premiers pièges de la mondialisation : la croyance que toutes nos valeurs sont absolues. Piège auquel il faut rajouter l’incapacité de nombreux journalistes de se projeter dans la position des individus qu’ils « combattent » : position d’idéologues, en quelque sorte.

De la liberté d’expression

Premièrement, la liberté d’expression n’est pas, contrairement à de nombreux autres droits fondamentaux et nécessaires aux sociétés démocratiques, absolu. Un Etat a le droit de le restreindre, si les circonstances l’exigent. Au contraire de la torture, par exemple, qui ne saurait jamais être justifiée : ce que viennent de comprendre depuis 2 mois les USA, d’ailleurs. La liberté d’expression est là pour protéger de l’arbitraire étatique les citoyens – souvent les journalistes. Pour permettre à l’information d’être impartiale, non pas par le biais d’un quotidien qui serait exceptionnellement objectif, mais plutôt par le cumul des opinions différentes, divergentes, opposées. C’est le reflet d’une croyance forte en la démocratie, qui a résulté dans la création de ce 4ème pouvoir – qu’il serait toutefois réducteur de restreindre aux seuls journaux.

Toutefois, ce droit d’expression ne saurait être absolu : si la démocratie a pour fondement ce droit, la démocratie se base aussi sur des valeurs bien plus éthérées, des valeurs changeant d’un pays à un autre. Parmi ces valeurs, difficiles parfois à définir concrètement, il en est certaines qu’on peut identifier facilement : le rejet du négationnisme, par exemple, est depuis la Deuxième Guerre Mondiale au coeur du processus démocratique occidental, Grande-Bretagne mise à part. Si l’on admet que la démocratie est fille de la peur de l’autoritarisme, elle est aussi fille du résultat de l’autoritarisme : on ne saurait séparer ici les principes de leurs conséquences. Le principe politique en vigueur durant la première moitié du XXème siècle était l’autoritarisme. L’une de ses conséquences la plus horrible fût l’holocauste. En instaurant progressivement en Europe des démocraties, on cherchait à combattre aussi bien les causes, que les conséquences de l’autoritarisme. Causes et conséquences peuvent être séparées pour la réflexion, mais lorsqu’on les éloigne trop, on tombe dans l’idéologie pure.

L’interdiction de remettre en question l’holocauste dans les sociétés occidentales se base donc sur une conception de la vérité, que l’on peut assimiler à une croyance. Oui, l’holocauste a des preuves indéniables; mais à ma connaissance, nous avons des preuves indéniables également de l’homme qui marche sur la Lune, et pourtant personne n’attaque Philippe Lheureux lorsqu’il s’amuse à broder toute une théorie conspirationniste. Deux poids, deux mesures, certes; mais il est indéniable qu’un doux dingue qui réfute cette réalité est moins dangereux que celui qui s’en prend à la Deuxième Guerre Mondiale. Raison pour laquelle on s’est doté, en Occident, de lois pénalisant le négationnisme. Parce que l’on croit que le négationnisme est dangereux.

Je n’ai donc absolument aucun problème avec cette restriction de liberté : la fondation d’une société requiert d’utiliser certaines valeurs, certains concepts, voire une philosophie autour de laquelle ses citoyens se doivent d’adhérer. A la remarque qui considère cela comme un

argument hors sujet [car] il n’est pas question dans les dessins danois de stigmatiser une communauté pour ce qu’elle est (ce que font certains caricaturistes arabes, ouvertement antisémites), mais de railler des principes religieux.

je répondrai que le monde arabo-musulman étant particulièrement crispé autour de son identité religieuse, celle-ci fait office de joint cohésif… exactement comme le font certaines valeurs de nos sociétés occidentales. Si tout le monde est unanime à condamner, par exemple, les accointances néo-nazies de Jörg Haider, c’est en raison de l’attachement inaliénable occidental à certaines valeurs. Au Moyen-Orient, l’une des valeurs cohésive est la religion; qui sommes-nous pour dicter quelles valeurs sont bonnes ou moins bonnes ? Surtout que lorsqu’on entend certains discours européens autour des raisons de refuser l’entrée de la Turquie en Europe, j’ai peine à croire que l’Europe soit si laïcisée que cela.

Bien évidemment, le problème fondamental en l’affaire reste le déchaînement de violence au Moyen-Orient; il peut paraître absurde de mourir ou de vouloir tuer au seul motif d’une caricature. Mais il ne faut pas oublier qu’une forme d’extrême droite est au pouvoir en Iran, et que l’intervention étasunienne en Irak a attisé, comme l’aurait fait le largage de plusieurs bombes nucléaires, une haine certaine à l’égard de l’Occident. Cette haine couvait, et était parfois plus dirigée à l’encontre des gouvernements de la région; il est probable que de nombreuses velléités démocratiques aient été étouffées grâce aux USA et à la Grande-Bretagne : mais ceci est une autre histoire.

Ne nous leurrons pas, la réactions radicale moyen-orientale est artificielle; mais ne sous-estimons pas la frustration de ses individus. Le quotidien danois Jyllands-Posten avait le droit, à mon avis, de publier ces caricatures; tout comme il avait le droit de présenter des excuses à ceux qu’il avait offensé. On a cependant outrepassé le droit à la liberté d’expression en reprenant ad nauseum ces caricatures, devenant nous-même des caricatures de ce que nous sommes. Il y a une différence entre un principe et son application : pourquoi tant de journalistes semblent avoir oublié cela, je ne saurais me l’expliquer.

Je ne vois pas comment ce comportement peut être perçu comme étant autre chose que de l’arrogance. Etre arrogant vis-à-vis des musulmans, c’est planter des graines que les extrémistes fascistes s’empresseront de faire pousser. Mais personne ne se voit planter ces graines; cette incapacité à prendre du recul est due, à mon avis, à la croissance accélérée du village global planétaire.

De la relativité culturelle

Le deuxième point est la conséquence de l’éclosion du « village global », expression décrivant notamment l’aspect affectif de la mondialisation. Huntington, auteur peu conséquent, a au moins eu le mérite de correctement pointer cette contradiction de la mondialisation : on croit comprendre les individus à l’autre bout de la planète, parce qu’on les croise dans la rue, on mange leur nourriture, on les observe à la télévision. En réalité, nos valeurs divergent, et la compréhension d’un acte est très différente selon qu’on vive dans une petite ville iranienne ou dans une petite ville polonaise.

Cette fausse impression de « connaître l’autre », alors que les langages et les références ne sont pas toujours compatibles, est encore renforcée par l’inclusion de certaines des valeurs extrarégionales. Phénomène lié au rapetissement des distances, à l’augmentation des relations entre des communautés autrefois éloignées, le nombre de sujets qui ne sont plus politically correct a tendance à s’accroître au fil des années.

La conséquence dans – notamment – cette affaire, c’est l’impossibilité pour l’Occidental-type de comprendre pour quoi se battent aujourd’hui certains musulmans. Ne comprenant plus rien au sens du « sacré », incapables de s’immerger dans la peau d’un croyant musulman. Comme si l’empathie était impossible, cette affaire est utilisée en Occident pour laisser libre court à son islamophobie. Ce qui ne veut pas dire que tous les défenseurs de la liberté d’expression soient islamophobes; tout comme toutes les personnes choquées par cette caricatures ne sont islamo-fascistes. Pourquoi inutilement les blesser ? Pourquoi ne pas voir que persister gratuitement (car rien n’est réellement en jeu ici, n’en déplaise aux idéologues) renvoit l’image d’Européens qui

[considèrent cette] civilisation comme inférieure et […] lui [dénient] le droit à l’existence.

Si on ne doit pas transiger avec nos principes fondamentaux, rien ne sert de blesser gratuitement. La liberté d’expression devrait tendre à nous rendre un peu plus ouverts d’esprit, et non accrochés à des principes intangibles.

Conclusion

L’Occident caricature certains des ses propres fondements, à l’image des caricatures continuelles des Papes, de Jésus, de l’Eglise. Cela est possible en raison des choix que nous avons fait. Nous avons décidé de ne pas respecter le sacré, soit; mais nous ne pouvons imposer nos choix au reste du monde.

La nouveauté réside dans l’extraordinaire asymétrie Occident-Moyen-Orient, du jamais vu dans l’histoire. D’autre part, la mondialisation a pour effet qu’un gag lancé à Téhéran fait le chemin en quelques jours jusqu’à Paris, et qu’une caricature danoise parvient en Arabie Saoudite ou en Syrie au bout de 3 mois : tout se sait aujourd’hui, et la frontière d’un politically correct s’étend jusqu’à atteindre de nouveaux sujets à éviter.

Cet effet est provisoire; plus on brusquera les croyances, plus on se braquera de l’autre côté de la frontière contre nos valeurs. Observant ce qu’il s’est passé en Occident, j’ai parfois l’impression que ce que nous ont apporté nos libertés, c’est de pouvoir perdre la mémoire; a-t-on toujours besoin d’être aussi intransigeant ? On ne parle pas de Munich (1938, pas le Spielberg) tout de même !

Car c’est à l’aune de sa liberté d’expression, de sa capacité d’ironie, que se mesure la force d’une démocratie.

La démocratie n’a jamais été, et ne sera jamais, un but en soi : ce n’est qu’un moyen, dont les contours sont extraordinairement flexibles, mouvants et adaptables. C’est même l’un de ses principes, que d’être adaptable.

Je crois à la supériorité occidentale de nombreuses valeurs, dont la liberté d’expression. Mais je ne crois pas que le chemin que nous prenions pour le démontrer aux autres cultures soit le bon : il ne l’était pas aux XIXe et XXe, il ne le sera pas au XXIe.

9.2.06 Les innombrables fautes d’orthographe ont été gommées.


Votez pour ce message :

Loading...
Classé sous : Politique,Presse/livres   Tags :

| RSS 2.0 des commentaires

24 commentaires sur “De la supériorité occidentale : la liberté d’expression à l’épreuve de la mondialisation”



  1. le lien vers ma réponse (je vois que ça n’apparaît pas dans le texte précédent:
    http://tentative1.blogspot.com/2006/04/quest-ce-que-lopinion.html




  2. J’avais commencé à faire une très longue réponse, mais je l’ai finalement mis sur mon blog…




  3. je crois qu’on peut défendre une totale liberté d’opinion sans défendre une totale liberté d’expression, car en définissant des normes sur la façon dont des opinions peuvent être ou ne peuvent pas être défendues.

    En première lecture, je trouve la distinction séduisante. Mais le problème en seconde lecture, si je comprends bien ta pensée, c’est que j’aurais tendance à rapprocher la liberté l’opinion de la sphère du privé et la liberté d’expression de la sphère publique. Je sais que ce n’est pas tout à fait ta pensée, mais j’ai de la peine à le comprendre autrement.

    Et si c’est bien le cas, cela ne nous aide pas beaucoup; le négationnisme est encore et toujours puni par la loi, ce avec quoi je suis entièrement en accord (et que tu trouves en contradiction avec le reste de ma position ?) : il contredit ainsi la liberté d’expression, même sans s’opposer à la liberté d’opinion. On reste avec un « quelles limites à la liberté d’expression », en somme.

    Ces limites, je les accepte. Les sociétés se dotent de tabous, d’histoires ou de mythes, elles se construisent une culture. La shoah en fait partie, certaines restrictions de liberté d’expression aussi. Chaque pays en Europe a sa propre conception de la liberté d’expression, faisant chacun des choix différents; seule la Cour européenne des droits de l’homme vient « égaliser » les divergences avec la notion « d’intérêt général ».

    Mais je veux insister sur le fait que la publication de ces caricatures en elle-même ne me pose aucun problème; comme tu l’as très justement remarqué, c’est leurs reprises à l’envi qui semblaient dire

    « je peux publier n’importe quoi parce que c’est mon droit et je vous emmerde ».

    qui était proprement incompréhensible.


» Ping «
» tentative: liberté caricaturale «

Kramer auto Pingback[…] je viens de trouver une intéressante discussion que je trouve cohérente avec la seconde partie de mon intervention, mais pas la première cette fois… Or à mon avis ces deux idées sont nécessaires l’une à l’autre: c’est la complète liberté d’opinion (et non d’expression, il y a trop de confusions là dessus: une insulte ou une incitation à la violence n’est pas une opinion, faut-il le préciser? il faudrait que j’écrive quelque chose là dessus) qui fait la responsabilité de ses propos. C’est parce que nous avons passé notre temps à restreindre le débat à la liberté d’expression que ce discours a pu être perçus comme méprisant, ce qu’explique très bien psykotik. […]



Laisser une réponse