Harry Potter l’ensorceleur

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C’est 9 ans après la sortie du premier tome des aventures d’Harry Potter que j’ai décidé de voir ce qu’il y avait vraiment derrière l’un des grands phénomènes littéraires (en termes commerciaux) de la fin du XXème siècle. Vaguement intéressé par les films (hormis le troisième opus, qui est un bijou d’Alfonso Cuaron), à peu près certain que la série était plutôt destinée à nos chères têtes blondes, la curiosité (et un coup de pouce du destin, aussi) a fini par avoir raison de moi : les 6 volumes, soit près de 4000 pages, ont été avalés en 2 semaines et demi. Et si j’ai changé d’avis, c’est sans vraiment avoir changé d’avis sur Harry Potter.

Harry Potter est une série qui monte en puissance, qui s’assombrit au fil des épisodes, tout lecteur le ressent. De la naïveté et l’insouciance (voire l’inconscience) d’un enfant de 11 ans, on passe par les affres de l’adolescence et les terreurs de (presque) l’âge adulte. L’écriture mûrit à mesure que son personnage principal grandit. Donc en soit, cela reste un livre pour enfant, faisant office de tuteur pour ces derniers. Et pourtant, même si les valeurs que fait passer Rowling sont très classiques (bravoure, fidélité, amitié, amour, etc), elle peuvent toucher un adulte de la même manière qu’un adolescent : cela tient certainement au talent de conteuse de Rowling, et à son histoire très atypique. A ses choix scénaristiques également. Attention ! Ne lisez pas ce qui suit sans avoir lu les 6 volumes.

Principalement, ce qui m’a très agréablement surpris dans cette histoire, c’est le caractère définitif des événements. Loin des happy end propre à Hollywood et au monde des livres pour enfants, lorsqu’on meure, c’est pour de bon dans le monde des sorciers. La volonté d’Harry de revoir ses parents décédés, ou tous ceux qui lui sont chers n’y changera rien. Les tombes ne se réouvrent pas, personne ne revient sous la forme de fantôme. Et dieu sait que la tentation a dû être forte pour l’écrivaine, dans un monde qu’elle décrit comme étant rempli de revenants, de tableaux faisant parler les trépassés, et tant d’autres. Elle fait le choix, justement à escient, de ne jamais faire réapparaître les disparus : la césure est brutale, elle doit faire mal à un enfant, mais elle a le mérite d’être sans concession. Contrairement à un jeu vidéo, contrairement à un conte, les choix sont suivis de conséquences; et celles-ci sont définitives. La mort est irrémédiable, et l’homme doit l’accepter. Il est plutôt rare de voir ce type de maturité dans un livre destiné aux plus jeunes, et peut-être est-ce l’une des caractéristique du monde de Potter qui m’a permis de crocher à la série.

Dans le même ordre d’idée, Rowling rejette aussi fort qu’elle le peut tout le manichéisme possible dans ce genre de conte : personne n’est profondément bon, ni personne totalement mauvaise. Si elle croit à ces valeurs du bien et du mal, elle présente ses personnages comme étant des compromis entre les deux extrêmes. Des personnages qui parfois se trompent, et qui encore plus souvent doutent d’eux-même, des choix qu’ils ont fait. Entre Dumbledore (extrêmement bon) et Voldemort (extrêmement mauvais), il y a toute une palette d’acteurs soumis aux affres d’effectuer un choix, et à la difficulté d’assumer leurs conséquences. A l’image du père de Draco Malfoy, redoutable ennemi du même âge que Potter qui, bien que serviteur de Voldemort, donne l’impression d’agir parfois plus par peur pour sa famille, que par « idéologie du mal ». D’ailleurs, le jeune Malfoy lui-même fera acte de rédemption à la fin du sixième tome (épisode de loin le plus abouti de la série), en refusant de porter la main sur Dumbledore.

L’un des moments le plus délicieux reste la découverte pour Harry Potter du manque de compassion ou de sensibilité dont a pu faire preuve son père. Après avoir encensé l’image idéale d’un père tendre, aimant, immaculée représentation que se fait le garçon durant 5 tomes d’un père qu’il n’a jamais connu, le jeune sorcier découvre que son géniteur était loin de la perfection. Il utilisait ses pouvoirs pour ridiculiser ses adversaires dès son adolescence, en humiliant, lorsque l’ennui devenait trop fort, ses adversaires (Snape/Rogue) simplement pour passer le temps. Il en est de même avec le parrain de Potter, Sirius Black, qui bien que moralisant à outrance son filleul (ne prend pas de risque inutile, fait preuve de compassion envers les êtres qui te sont inférieurs), n’hésite pas à mépriser un elfe de maison qui lui appartient. A aucun moment Black, ancien meilleur ami du père de Harry, ne voit la contradiction flagrante qu’il peut y avoir entre le jugement qu’il émet sur Hermione au sujet des elfes de maisons – « on peut juger les individus sur le comportement qu’ils ont à l’égard des êtres qui leurs sont inférieurs » – et sur le traitement qu’il inflige lui-même à son elfe de maison. Faites ce que je dis, pas ce que je fais, travers dans lequel tout le monde doit pouvoir se retrouver.

Cette profondeur des personnages, ce réalisme est un véritable baume à l’âme au regard de ce que l’on est – malheureusement – habitué à lire. C’est un jubilement de voir ces personnages pétris de contradiction avancer dans la série : on ment sans hésiter pour préserver l’amitié (défense du travail médiocre de Hagrid), les personnages rigides transigent avec leurs principes par amour (Hermione qui donne un coup de pouce à Ron lors des qualifications de Quidditch), Dumbledore le sage, le juste, figure de patriarche dans monde des sorciers, oublie ses idéaux en offrant un travail à Hagrid le demi-géant. L’amitié et l’amour sont supérieurs aux principes et aux idéaux : c’est pour cela que Harry Potter est aussi mauvais en Occlumency, cette sorcellerie permettant de cloisonner ses pensées à toute intrusion extérieure : l’apprentissage de cet art requiert d’être capable de mettre de côté ses sentiments, ce que le jeune garçon est incapable de faire. Le seul à déroger à cette règle sur l’amitié et l’amour est Percy, le grand frère de Ron, qui fait de sa soumission aux lois un principe inaliénable; voilà pourquoi, sous la plume de Rowling, il faut se méfier de Percy.

Le plus grand défaut scénaristique réside dans ce que l’on pourrait appeler la « contradiction sanglante » : Harry Potter est une véritable apologie du métissage, de la diversité ethnique, et de la condamnation massive de tout ce qui pourrait s’apparenter aux idéaux des lois de Nuremberg. Toutefois, et parce que la cellule familiale est une valeur phare de la série, Rowling ne peut s’empêcher de mettre en exergue les « liens du sangs » qui unissent les membres d’une même famille, que des qualités de sorciers coulent dans le sang d’une même famille (le parseltongue/fourchelangue de la famille Slytherin/Serpentard). Enfin, on ne peut lui en vouloir, ce sont des contradictions philosophiques, après tout.

La série d’Harry Potter a été pour moi une surprise vraiment très agréable : rechignant à m’y plonger en raison d’une médiatisation à outrance, j’ai découvert un univers merveilleux et enchanté, mais sans concession. Sans artifice destiné à gommer toute la cruauté de la vie. Sans effet de manche qui voudrait faire croire qu’un enfant est naturellement bon. L’ayant lu en anglais, et n’ayant pas le niveau nécessaire pour apprécier toutes les subtilités de la langue, je ne peux me prononcer sur la qualité littéraire des oeuvres de Rowling. Mais la sensation qui continue à m’habiter après avoir lu les 6 premiers tomes (sur les sept, le dernier reste à paraître dans le meilleur des cas en 2007) et une sensation d’enchantement, sans jamais avoir été berné. J’ai rêvé d’un songe qui sonne vrai, et dans lequel j’espère pouvoir me replonger aussi vite que possible.


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A propos jcv

Admin du site, égocentrique, élitiste, gauchiste et humaniste. Un peu cacatiste aussi, dit-on de moi.

2 Commentaires

  1. Oui, et c’est la preuve qu’il faut cesser de prendre les enfants tout le temps pour des imbéciles. Ce que dit clairement le bouquin, où les choses se passent très mal lorsqu’on ne raconte rien aux enfants, lorsqu’on leur cache la vérité. Mais ça c’est pour l’angle « Harry Potter – livre d’enfant ».

    Parce que si j’avais écris un article sur l’aspect plus adulte d’Harry Potter, il y aurait eu beaucoup plus à dire encore. Comme par exemple comment l’amour irréductible et jusqu’au-boutiste de l’ordre et de la loi est éminament suspect (les Dusley, Piercy). Ou encore une critique (plutôt light) du matérialisme et de la domination financière : tous les possédants sont méprisants. Critique inconsciante certainement due à la période où Rowling était sans le sous, d’ailleurs.

  2. Très bonne analyse. C’est tout de même agréable de constater que la médiatisation, pour une fois, concerne un article de qualité, que la « réalité » (les gens meurrent, les gens ne sont pas totallement bons), fait de plus en plus recette….

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