Réponse à un vrai libéral français, Jacques de Guénin

C’est avec beaucoup d’attention que j’ai lu et relu le discours Oui, le libéralisme est social, prononcé le 10 septembre 2005 par Jacques de Guénin, qu’un ami m’a transmis. Les vrais libéraux se font de plus en plus rares, aspirés par les tendances conservatrices et/ou nationalistes, et s’éloignent progressivement de l’idéologie des Adam Smith, John Locke ou Alexis de Tocqueville. La France, avec sa droite étatiste, est peut-être l’exemple le plus patent que, contrairement aux idées reçues, l’identité « droite » = « néo-libéralisme » est fausse. Ce que n’empêche pas aux méthodes libérales d’être, depuis une vingtaine d’années, au coeur de l’action politique occidentale (y.c. Japon).

Cet article se veut une réponse non pas point par point, mais générale à ce discours. Il n’a pas pour but de tourner en dérision l’auteur, car les hommes défendant ainsi le libéralisme sont rarement de mauvaise foi. Mais lorsqu’il s’agit d’exposer ce qu’est le libéralisme, la tentation d’en appeler aux pères fondateurs est si grande qu’une cécité idéologique vient fausser la bonne foi de départ.

Pourquoi le libéralisme économique doit-il être combattu, comment est-ce que la gauche s’adapte aux défis comtemporains, je vais tenter de répondre brièvement aux critiques théoriques et pratiques de M. Jacques de Guénin. Histoire de « donner des armes », comme dirait celui-ci, pour combattre l’idéologie libérale.

En premier lieu, Jacques de Guénin refuse les étiquettes encombrantes d’anti-social, d’égoïste ou encore d’avide de profit, simplement parce qu’il se déclare libéral. Il souhaite recadrer les concepts utilisés, les buts poursuivis par les libéraux. Pour faire simple, il a pour objectif d’expliquer que « les anti-libéraux n’ont pas le monopole du coeur », pour reprendre la célèbre formule. Soit, mais on se doit de rétorquer immédiatement que les libéraux n’ont pas non plus le monopole de la liberté. Pour quelqu’un qui tourne en dérision – à juste titre, il faut le reconnaître – la méconnaissance des militants « anti-libéraux » des valeurs originelles du courant libéral, il semble oublier – à dessein – que la gauche n’est pas totalitaire, et que la pensée libérale structure grandement la réflexion socialiste. Pour l’anecdote, ne parle-t-on pas de « gauchistes irresponsables » pour qualifier les hommes à l’origine d’un certain libertarisme post soixante-huitard occidental ?

Avant d’aborder l’aspect théorique de la réponse à M. Guenin, on se doit de faire l’observation fondamentale suivante : les recettes néo-libérales économiques n’ont pas, loin s’en faut, été efficaces en Occident. Au sortir des 30 Glorieuses, l’apparition du chômage de masse a décrédibilisé les keynésianisme tant abhorré; mais n’oublions pas que le néo-libéralisme de Hayek et Friedman (des Chicago boys en général) a été la réponse apportée par les gouvernements anglo-saxons dans un premier temps, puis dans toute l’Europe dans un second.

Les années 80′ et 90′ ont été ponctuées de privatisations d’entreprises nationales, de baisses de tarifs douaniers et autres entraves à l’échange (se poursuivant avec la mue définitive du GATT en OMC), des secteurs de productions entiers ont été délocalisés dans des pays où la main d’oeuvre était meilleure marché – souvent en raison d’une sécurité sociale inexistante. Si la doctrine économique libérale n’a pas été strictement respectée (ce qui aurait requis une métamorphose en Etat veilleur de nuit), notons que l’Occident a toutefois considérablement adapté à la mondialisation la plupart de ses secteurs d’activité, comme prôné par les économistes néo-libéraux, à l’exception notable des secteurs agricoles et textiles. Mais après tout, le keynésianisme était loin d’être rigoureusement appliqué durant les 30 glorieuses.
L’Occident, avec une variation de degrés – parfois élevée – est dans un cadre d’échange mondial, avec des structures légales qui sont infiniment plus néo-libérales aujourd’hui qu’au début des années 70′. Et pour quel résultat ? Chômage structurel, inégalités salariales hors normes, entreprises aux ramifications financières et politiques si énormes qu’elles peuvent à elles seules faire plier un Etat. Sous un angle purement pragmatique et expérimental, personne ne peut oser prétendre que les inégalités ne se sont pas accrues durant ces 2 à 3 dernières décennies : les indicateurs de PIB ou de PIB/hab. étant biaisés, si l’on se réfère à la place au différentiel riche-pauvre (la courbe de Gini), on constate des écarts plus importants chaque année. Dès lors, toute cette théorie pour quoi ? Affirmer que c’est à la pratique de se plier à la théorie ? Sortons de ce dogmatisme dangereux. Pour n’en attaquer que mieux le cadre théorique libéral.

Quelques brefs rappels choisis de la doctrine libérale en préambule : l’échange est la source de tout richesse (Adam Smith), et dans une société de gentlemen, qui ne nécessite l’Etat que dans des situations exceptionnelles (Etat veilleur de nuit, Etat facilitateur), l’homme est naturellement pacifique et digne de confiance (John Locke). Un Etat chargé de faire respecter des gentlemen agreements, on se demande dans quel monde utopique vivent les libéraux, pour que Jacques de Guénin puisse avancer sans sourciller que « l’on constate bien que la confiance règne dans les sociétés libérales ». Au moins, cette affirmation a le mérite de démontrer que M. Guenin considère bel et bien que les sociétés occidentales sont suffisamment libérales pour être « confiançophiles », ce qui nous renvoie aux remarques expérimentales précédentes. Et pour soutenir de telles positions, durant une période où l’on en est à se demander s’il ne faut pas mettre en place des systèmes plus poussés de vérification des comptabilités (affaires Enron et Parmalaat, pour ne citer que les plus grosses), il faut avoir du courage.

L’idée-maîtresse que la concurrence règle tous les problèmes est dès lors bien entamée, lorsqu’on refuse que l’hypothèse de travail voulant que l’honnêteté et la bonne foi guident les actions des hommes et des entreprises. D’abord, parce que l’Etat ne peut plus contrôler les multinationales – pour les raisons précédemment abordées – et remplir le rôle de facilitateur préconisé par les libéraux. Ensuite, parce que les barrières à l’entrée se sont multipliées au fil du temps. Entre les monopoles naturels et les investissements gigantesques à fournir pour se lancer dans une concurrence devenue internationale, les conditions d’une compétition égale (au sens formel) ne sont pas réunies. Des exemples comme celui de Microsoft, puisant dans des réserves sans fond pour alimenter sous perfusion son concurrent MacIntosh, ou achetant à tour de bras toute technologie informatique susceptible d’être concurrentielle, démontre bien l’utopie d’un monde aux chances entrepreneuriales égales. Et cela, alors même que l’on parle du secteur le plus dynamique et le plus grand – devant l’automobile – au monde, l’informatique. Domaine par excellence où tout va plus vite, où la souplesse est totale en raison des nouvelles technologies, il est inquiétant de voir la tournure monopolistique et non concurrentielle que le secteur a pris.

Une épine dans le pied de toute la théorie libérale, que rapportent régulièrement les médias; mais il est vrai que ceux-ci « sont à 80% aux mains des gauchos ». Un peu plus à droite, on n’aurait pas eu peur de dire « aux mains des juifs ».

Par la suite, Jacques de Guénin se plaît à faire une lecture de l’histoire française partielle mais surtout partiale; sans vouloir rentrer dans des « batailles de leaders », on peut s’étonner qu’il oublie que les droits de la femmes ont été introduits par la gauche (Lénine, même), que les libéraux français ont combattu contre le suffrage universel durant tout le XIXe siècle (la liberté, oui, mais pour les riches), que le début du socialisme en tant que doctrine politique est l’oeuvre d’un patron anglais, Robert Owen, et surtout que la révolution bourgeoise de 1789 sera aussi le patron de toute la réflexion socialiste…
Il est toutefois de bonne guerre, selon qu’on soit de tendance libérale ou socialiste, de tirer la couverture sur ses propres mythes fondateurs. Mais aller jusqu’à imputer le nazisme au socialisme, est d’une rhétorique abjecte; un dictateur reste un dictateur, les orienter idéologiquement de manière artificielle à gauche ou à droite est une lecture de l’historique inadmissible. Staline n’était pas plus socialiste qu’Hitler. Associer personnalisation du pouvoir et socialisme décrédibilise M. Guénin, qui explique que « le culte de l’Etat aboutit aux [..] dérives abjectes, comme la Terreur en France, le National Socialisme – c’est à dire le nazisme […] ». La référence « National Socialisme », appuyée dans le texte, donnerait presque envie d’aller quérir l’avis d’un néo-nazi sur le socialisme, et du lien qu’il voit entre cette idéologie et sa vision du fascisme.

Vient ensuite le sempiternel dilemme : que privilégier, l’égalité formelle ou matérielle ? Ayant déjà établit que la première, seule digne d’intérêt pour les libéraux, rencontre des ratés monumentaux (la concurrence est par trop inégale), interrogeons-nous sur la seconde : y a-t-il vraiment encore des partis (d’importance) réclamant une égalisation uniforme, ou est-ce que le libéral se battrait contre des moulins-à-vent, sur lesquels aucune force éolienne ne souffle plus depuis la Chute du Mur de Berlin ? L’ennemi communiste, éternel épouvantail de l’extrême droite et des libéraux, était autrefois commode, incarnant un raccourci idéologique capable de faire passer toutes les pilules. A croire que personne n’a digéré « la fin de l’histoire »…

Le socialisme plaide en réalité pour une solidarité, car le socialiste, tout comme le libéral, n’accepte pas l’existence de déshérités, d’affamés, de laissés pour compte. Mais le tour de passe-passe qui consiste pour Jacques de Guénin de remplacer l’Etat par les « sociétés de secours mutuels » est incohérent : l’Etat-providence, principe moteur du socialisme, est-il autre chose qu’une société de secours nationale ? La différence réside évidemment sur la coercition : mais sérieusement, il existe encore des intellectuels osant remettre en question les assurances maladie et vieillesse, pensant que ces dernières pourraient éclore et se maintenir hors de toute obligation légale ? En Suisse, dans les années 80′, parce que la paupérisation gagnait du terrain parmi les personnes âgées, un « 2ème pilier » a été rendu obligatoire, une cotisation complémentaire permettant d’assurer paisiblement les vieux jours de nos aînés, de plus en plus compromis. Le premier pillier, assurance vieillesse obligatoire depuis 1948, n’était plus suffisant ! Pour permettre au troisième âge de ne pas s’enfoncer dans le dénuement, une deuxième assurance a été conçue; si les « secours mutuels » et autres associations « spontanées » étaient si efficaces, l’Etat n’aurait pas eu à créer une nouvelle obligation !
De plus, notons avec humour que M. Guénin voit avec acuité le problème du freeriding (les profiteurs), mais dont il se débarrasse avec un « contrôle mutuel »; à ce stade de la réflexion, avec des mécanismes d’auto-contrôle, l’Etat est-il si différent de ces sociétés ? N’est-il pas simplement l’une d’entre elle ayant évolué pour régir tous les domaines sur toute l’étendue nationale ?

Non, car « l’Etat tue la compassion ». Et il faudrait être d’un dogmatisme avancé pour ne pas partager cette conclusion avec Jacques de Guénin. L’Etat dépersonnalise l’action mutuelle, distend les relations interpersonnelles. Composé d’armées de fonctionnaires qui se fichent éperdument du rôle éminemment citoyen qu’ils ont à accomplir, rarement préoccupés par le service à la population qu’ils ont à fournir, la taille qu’ont atteint les Etats au fil des décennies est incroyable, et responsable peut-être en partie de leur dépersonnalisation. Mais ce n’est certainement pas une atomisation du corps social qui changera cet état de fait.

Réapprendre à vivre ensemble, s’organiser en association de quartier, voilà autant de tâches que peut assumer l’Etat. En renforçant les liens de ses citoyens, en travaillant sur le local, en décentralisant autant que possible, il responsabiliserait ses armées de fonctionnaires. Car c’est un manque de repères, un défaut d’intégration, un oubli du vivre ensemble dont souffre le corps social; ajouter de la concurrence, sorte de panacée moderne, ne ferait qu’accentuer les problèmes déjà existant. Ce qui ne signifie pas que, dans certains cas, après analyse, le « dégraissage du mammouth » ne se justifie pas. En Suisse, les partis de gauche n’ont plus de tabous lorsqu’il s’agit de diminuer la taille du secteur public. Dans les cantons de Neuchâtel et de Genève, les Socialistes et les Verts dépassent les clivages doctrinaires pour identifier, en toute objectivité, les redondances, les gaspillages qu’il est possible d’éliminer. A noter qu’ils sont devancés dans ce type d’action par la social-démocratie nordique, précurseur en la matière.

En conclusion, on a toujours l’impression, à la lecture ou à l’écoute d’un libéral, qu’il se bat contre un ennemi invisible, car trépassé sur l’autel de la perestroïka et de la glasnost. Gorbatchev aurait lancé, en son temps, un avertissement visionnaire à l’intention des chefs d’Etats occidentaux : « Je vais vous porter un coup terrible, je vais vous priver d’ennemi ». Les libéraux – et l’extrême droite – ne s’en sont toujours pas remis. Pour être honnête, l’extrême gauche et une partie de la gauche ne sont pas beaucoup plus futés; sous prétexte de combattre une « Europe libérale » (hein ? Quoi ? Où ça ?), ils ont réussis à faire avorter un projet d’envergure continentale et peut-être aussi extraordinaire que les traités de Rome de 1957. A chacun ses démons.
Les racines libertaires, la confiance en l’homme – bien que trop extrême – sont des valeurs que tous se doivent d’incorporer et de respecter. Et les méthodes dictées par une science inexacte et ascientifique – l’économie – doivent être combattues avec une conviction dictée par la lucidité et l’observation personnelle. L’homme n’est pas une équation.

18.3.2006 Réécriture de quelques passages, et correction ortho (merci Damien !).

A propos jcv

Admin du site, égocentrique, élitiste, gauchiste et humaniste. Un peu cacatiste aussi, dit-on de moi.

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