Yes men, the

Parler des Yes Men, c’est parler des documentaires que nous pondent les USA depuis quelques temps, une mode qui n’est pas en passe de s’essouffler. Et ceux qui parviennent à traverser l’Atlantique partagent immanquablement la même caractéristique : gauchisant (le terme est libéral, aux USA), critiquant le système, dénonçant la pauvreté étasunienne et mondiale, rejetant le mode de gouvernement du président George W. Bush. Parler des Yes Men, c’est dans un premier temps emprunter le chemin de traverse nommé Michael Moore.

Une clique de documentaristes critiques de leur propre pays s’est réunie au fil des années autour du désormais fameux Michael Moore, le premier à avoir eu du succès dans les années 90′ en attirant l’attention des médias sur les injustices sociales que subissent ses concitoyens. Pour cela, caméra au poing, Moore parcourt inlassablement son grand pays, visitant sa petite ville natale (Flint), les mégalopoles, et faisant parfois quelques brèves incursions au Canada (pour réaliser sa seule fiction à ce jour, mais aussi pour tenter de démontrer que les Canadiens sont naturellement plus pacifiques que les Etasuniens).

Encombré d’un manque de bagage intellectuel, privilégiant l’émotion à la réflexion, Moore a été attaqué de toutes part, bien que principalement aux USA. Car c’est avec l’arrivée de Bush au pouvoir que Moore a pris de l’ampleur en Europe. La guerre en Irak, avec son documentaire consacré – Fahrenheit 9/11 – a propulsé Moore au panthéon des Etasuniens respectables : adulé dans les milieux associatifs et alternatifs depuis quelques années déjà, il a très rapidement dépassé un cercle traditionnellement acquis à ce type de discours pour être cité, commenté, aimé parmi tous les Européens opposés à l’administration W. Bush, c’est à dire… 95 pourcents de la population européenne ?

A tel point que beaucoup ont oublié que Moore – au contraire de Chomsky, pour citer le critique le plus connu – n’est pas un intellectuel, mais un dénonciateur. Qu’il n’est pas porteur de vision d’avenir, mais fait seulement office de thermomètre indiquant qu’une température trop élevée a été atteinte. A la manière d’une ampoule vous empêchant de marcher, sans résoudre le problème des chaussures, Michael Moore signale que la distance parcourue est déjà trop longue.

Moore cristallise la critique très médiatisée qui prend forme depuis une quinzaine d’années aux USA. Il était donc normal que viennent graviter d’autres réalisateurs, désireux de rentrer dans le lard : de manière littérale, c’est Morgan Spurlock et son Super size me. Mais c’est aussi les Yes men, soit Mike Bonanno et Andy Bichlbaum, deux hommes qui se mettent en tête de parodier l’Organisation mondiale du commerce (OMC), en créant un website réplique de celui de l’organisation : www.gatt.org.

Dans une approche très « moorienne » (on tourne en dérision ceux que l’on combat, l’humour est omniprésent, pas de projet d’avenir présenté, on se restreint à la critique), les deux compères parcourent le monde pour donner des conférences sur l’OMC. Car le site web mis en place est source de nombreuses invitations, des webvisiteurs ayant oubliés que le GATT a fait place à l’OMC en 1995 déjà. La parodie devient source de farce, lorsque Bonanno et Bichlbaum présentent à une assemblée un appareil pouvant permettre au patron de demain de vérifier la productivité de ses employés au moyen d’un appendice énorme… qui a toutes les caractéristiques d’un sexe démesuré sur électrodes.

Amusant, mais on ne sait même pas à qui s’adressent les deux acolytes. Car sous prétexte de dénoncer la gestion irresponsable de l’OMC, ils s’appesantissent lourdement sur la passivité de leur auditoire; quel intérêt, si l’on ne connaît pas sa composition ? Est-il formé de décideurs, ou de quelconques cadres qui ne pourraient pas prendre toute la mesure des horreurs proférées ?

Les documentaires satellites de la lune Michael Moore ont le même intérêt que l’astre lui-même : ce n’est pas la rigueur des recherches, ni celles des solutions proposées qui captent l’attention. Non, c’est l’humanisme des tous ces gens, dont les réalisations sont froidement accueillies aux USA. C’est le courage de ces hommes, qui bravent par tous les temps un certain confort de pensée, montrant sans relâche les exclus du système, chaque année plus nombreux dans leur pays. C’est une opposition frontale au pouvoir qui n’a rien d’un romantique combat, mais a pour but au contraire de solliciter une nouvelle bienveillance envers les démunis.

Mais autant l’avouer, the Yes Men sonne creux, s’en prenant à l’OMC comme si l’organisation était souveraine et imposait sa propre volonté à ses membres. Abattre l’OMC, c’est abattre le chantre du libéralisme inégal, semblent dire les Yes Men. Les choses sont en réalité bien plus complexes : l’OMC, tout comme le GATT avant elle, n’est que le résultat de la volonté de ses Etats membres, ce n’est qu’un traité instituant un lieu de discussion permanent. Si aujourd’hui les textiles et les produits agricoles n’ont pas accès aux mêmes règles libérales que celles en vigueur sur les échanges financiers ou de haute technologie, c’est parce que certains membres de l’OMC refusent d’ouvrir leurs marchés et de faire cesser leurs subventions. Mais ce ne sont pas les règles originelles de l’OMC qui sont en cause… Puisque l’OMC n’est que le reflet des rapports de force inégaux mondiaux. L’OMC n’a pas de puissance suffisante pour faire pencher la balance vers les pays pauvres, justement parce que ce n’est pas un organisme autonome. Il est donc consternant de voir, sans arrêt, des attaques sans fondements continuellement dirigées vers l’OMC. Alors qu’il y a bien d’autres reproches à lui faire, mais passons.

Une recherche plus poussée aurait permis de prendre conscience de cet état de fait, et de corriger cette erreur trop commune. Elle est donc d’autant plus impardonnable envers un documentaire qui fait reposer tout son argumentaire sur l’idée que l’OMC est l’organisme à la source de la pauvreté dans le monde. Alors que c’est la politique des membres de l’OMC qui est condamnable; ce qui revient à s’en prendre aux nations, qui rétorqueront qu’elles ne font que défendre les intérêts de ceux qui les ont élus…

Alors oui, les documentaires de Moore & Cie sont parfois peu documentés, tirant sur l’affect. Soit, je ne m’attendais pas à des découvertes fondamentales en voyant les Yes Men. Mais autant je comprends que, guidés par l’envie de changer les choses, aveuglés par la souffrance qu’on peut côtoyer quotidiennement, sous nos latitudes ou ailleurs, on veuille foncer pour crier toute l’injustice. Autant je ne comprends pas la vindicte, la cabale parfois, déclenchée autour de Moore et ses complices. Des critiques totalement déplacées n’ayant que pour but que de décrédibiliser la sincérité de ces réalisateurs, comme si ils étaient les hommes à abattre. Des attaques qui, si elles viennent des gouvernements, sont compréhensibles; mais comment les comprendre lorsqu’elles émanent de citoyens simplement choqués qu’on ose s’en prendre à leur gouvernement ? Vouloir blâmer un système qui fabrique l’exclusion, qui se durcit année après année, est-ce si condamnable ? Après tout, et avec ici beaucoup d’acuité, les Yes Men voudraient voir les règles d’échange se concentrer plus sur les droits de l’homme que sur la rentabilité nationale; les anti-moore le comprennent-ils ?

Entre ceux qui, par excès de zèle, prêchent naïvement l’amour du prochain, et ceux qui, par excès de cynisme, préfèrent vilipender les premiers, mon choix est fait. Espérons que beaucoup de nouveaux satellites soient attirés par la puissance de l’attraction « mooriesque », et continuent – indirectement – à donner la parole aux démunis.

A propos jcv

Admin du site, égocentrique, élitiste, gauchiste et humaniste. Un peu cacatiste aussi, dit-on de moi.

22 Commentaires

  1. Retour PingJaBbErWoCk

  2. Bien bien, dans le cas où vous seriez intéressés de poursuivre la discussion sur les points un peu plus précis que l’on a ébauché ici (que je trouve centraux), j’envisage d’ouvrir un fil de discussion sur ce sujet sur mon blog (quand celui sur les simpsons aura un peu fait tampon 🙂 ), avec trackback par ici et tout le tralala… A voir…

  3. Parfait alors. Je vois qu’en ce qui concerne les Yes Men, nous sommes d’accord, ayant tous bu le vin à l’eau AOC de Yann. Reste quelques points de désaccord, mais ils touchent bien plus à la science humaine; pour ma part, je m’arrête là. 8)

    J’ai trouvé vos réflexions vraiment intéressantes, donc merci pour vos interventions.

  4. « Pas pour moi. Si tu démontes l’idée de “complot bourdieusien” (à mon avis, Yann ne va pas en rester là…), tu ne réponds pas à ma question. Ou alors, tu y réponds en disant que le fait que ce soit des dominants qui prennent place dans cette auditoire est ton hypothèse de travail; dans ce cas, il ne faut pas oublier que tout hypothèse a pour but d’être confrontée à l’expérience pour dépasser le cadre conceptuel. Et dans ce cas, les Yes Men devraient interroger les participants à ce colloque, sonder l’opinion.

    C’est bien ce que je dis, j’assimile bien l’auditoire à des dominants, au sens ou je l’ai défini plus haut. (Toutefois, cela n’est pas mon hypothèse de travail, puisqu’elle consiste plutôt à penser, de manière plus générale, que le jeu social est innervé de rapports de domination.) Et je suis bien d’accord avec toi pour dire que les yes men sont un peu filou quant à leur démarche, ils montrent sans vraiment démontrer, ça joue beaucoup sur des effets de manche. Toutefois nous ne jugeons pas cette filouterie de la même manière : pour toi elle semble rédhibitoire, pour moi elle est mineure, tant je trouve intéressante cette mise à nue de la structure langagière… Il est possible que je surinterprète leurs intentions, ou que je les interprète mal, mais c’est bien pourtant ce qu’il m’a semblé y voir. Enfin, je ne voudrais pas passer non plus pour un défenseur toutes dents dehors de ces deux types et de leur film, je trouve simplement, toutes proportions gardées, que ce qui est en jeu dans ce colloque est très intéressant, pour les raisons citées plus haut; chose que j’ai essayé d’argumenter sans grande efficacité apparemment, à tout le moins n’ai-je pas réussi à me faire clairement comprendre…

    Pour les constructivistes, “on” se fait toujours avoir: médiatiquement, politiquement, économiquement, culturellement… Et cette servitude se ferait même de manière inconsciente, par le langage. Bref, on se ferait toujours entuber. Et quand on n’est pas d’accord avec ce postulat, cela signifierait que l’on a intérêt à perpétuer la domination

    😀 Oui, je suis bien d’accord avec ça, la même chose a lieu avec la psychanalyse : réfuter la psychanalyse sera, pour un psychanalyste, encore une manière de la confirmer, évacuant par là toute possibilité de critique. Toutefois sur ce point, je ne sais pas s’il est nécessaire d’argumenter -on peut, si vraiment tu insistes, mais pour le coup on va vraiment sortir du sujet de départ…-, on arrive là à ce qui semble être les présuposés mêmes de nos pensées respectives. Bien je ne me considère pas comme bourdieusien -il faudrait pour cela que je sois un peu plus intime avec son oeuvre- je partage par contre cette idée que le langage est totalement structurant, et intègre en son sein le champ des luttes sociales. Je ne refuse pas la critique de cette idée, mais je ne souscris, par exemple, pas du tout à l’affirmation selon laquelle nous serions propriétaires du langage, je pense plutôt que bien plus souvent le langage est propriétaire de celui qui l’emploi, qu’on est plus souvent employé par le langage que l’inverse. Mais là encore, j’ai peur que me lancer dans de telles considérations nous éloigneraient un peu trop du sujet.
    De la même manière (mais là, je ne sais pas si tu t’adresses aux bourdieusiens, à moi, ou aux deux à la fois par assimilation), mais il ne semble pas que ma position soit d’affirmer qu’il y a, de manière fixe et immuable, des opprimés et des oppresseurs, ou en tout cas que les deux se retrouvent irrémédiablement du même côté. J’ai dis qu’il existait des structures de dominations qui s’incarnaient selon différentes modalités, et je te rejoins tout à fait sur l’idée que la domination ne se perpétue pas de manière fixiste, que le rapport dominant/dominé se décline dans le réel de manière très complexe. Mais je n’abandonne pas l’idée de domination (surtout langagière), qui selon moi est centrale.
    Enfin, je pourrais être d’accord avec ta reflexion sur la lucidité et le « réalisme », tout en te demandant le droit de m’en méfier tout de même. Permet moi de penser que le prétexte du réalisme est souvent utilisé à des fins idéologiques, la question de la soi-disant neutralité du discours ne se balaie pas, à mon sens, en y substituant le terme de lucidité, ou en affirmant analyser le monde tel qu’il est au lieu du monde tel qu’on voudrait qu’il soit. Non pas que je te suspecte de complicité avec l’ordre établi (bien que je trouve que la suspicion est un moteur de réflexion très fertile 🙂 ), mais il m’est avis que cela demanderait une analyse plus poussée. Mais là encore, j’ai bien peur que le débat ne se prolonge plus que rigueur…

    p.s. : joli, le coup de l’homme Barbara Gould… 😉

  5. -Version orthographiquement correcte-

    Loin de moi l’idée de te réduire, Julien, à la position d’étudiant naïf.

    Si tant est que cela s’adresse à moi, je ne crois pas avoir disqualifié les journalistes et les medias,

    Non, je ne te visais pas personnellement. Cette première partie de phrase était destinée aux disciples de Bourdieu. Mais le passage sur les porteurs de costard t’était destiné.

    Je suis en revanche en absolu désaccord, lorsque tu amalgames les mots “critique” et “militant”. Ils n’ont absolument pas le même sens. Etre militant, cela signifie poursuivre un but politique et agir en conséquence. Ce n’est pas du tout la même chose qu’adopter une attitude critique. Une analyse critique digne de ce nom est, en elle-même, dénuée de visée politique. En revanche, elle peut servir dans un deuxième temps, comme outil, à la poursuite d’un but politique. De plus, lorsqu’on est militant, on est généralement tout sauf critique envers ses propres présupposés/idées/valeurs, que l’on estime supérieurs et donc dignes d’être mis en oeuvre.

    dans le langage même de la domination au sein de laquelle il trouve un intérêt

    Voilà une remarque qui illustre bien ce que je disais à propos de la théorie du complot… Pour les constructivistes, “on” se fait toujours avoir: médiatiquement, politiquement, économiquement, culturellement… Et cette servitude se ferait même de manière inconsciente, par le langage. Bref, on se ferait toujours entuber. Et quand on n’est pas d’accord avec ce postulat, cela signifierait que l’on a intérêt à perpétuer la domination (je n’ai pas pris ta remarque perso, je te rassure, c’est juste un constat). Et bien voilà, je ne suis pas d’accord avec ce postulat. Je vais jouer la transparence, au risque de me voir disqualifié: mon opposition vient-elle du fait que je sois, en plus d’être étudiant, journaliste ? Non: je suis le premier à être critique sur les médias, à dire qu’ils ne font pas bien leur boulot et que la presse ne devient qu’un porte-parole au lieu de réfléchir et d’enquêter.
    En plus, je suis d’accord avec une bonne partie de ton analyse sur les modes de domination. Je n’étudie pas le monde sur le mode sociologique, mais politologique. Et, comme “néo-réaliste” non dogmatique, je mets le rapport de force au centre de mon analyse. Nous pourrions donc nous rejoindre. Seulement, je ne place pas les perdants (ou les dominés) toujours du même côté: on peut se trouver alternativement d’un côté ou de l’autre de la balance. Et, surtout, je réfute cette hypothèse d’aliénation perpétuelle par le langage (nous en sommes tous les propriétaires), par les médias (comme si les médias dits alternatifs ou critiques n’existaient pas), par les politiques (comme s’ils pensaient tous la même chose)… C’est voir le monde en noir et blanc, alors que je pense qu’il est complexe. Je ne dis pas que Bourdieu pense cela, mais il y a chez ses disciples une furieuse tendance à se considérer constamment comme opprimés. Et à force, ils en deviennent un peu parano…

    Par ailleurs, être “réaliste” ne veut pas dire accepter l’ordre établi: cela signifie analyser lucidement le monde. Ne pas voir le monde tel qu’on voudrait qu’il soit, mais tel qu’il est. Libre à nous, ensuite, armé de cette analyse lucide de mettre en oeuvre l’action devant conduire à l’application concrète de nos valeurs, de nos croyances, de nos principes, etc. (Comme quoi, je ne suis pas dépourvu d’idéaux…)

    Ma position est que toute pensée qui n’est pas critique (même et surtout vis-à-vis de ses propres présuposés d’ailleurs) doit toujours être frappée du sceau de la suspicion.

    Je n’aurais pas utilisé le mot suspicion, trop lourd de sens, mais que voilà une phrase à laquelle je souscris pleinement! Et que j’aimerais voir appliquée du côté des bourdieusiens (oui, ça c’est mon côté provoc, mais je suis un homme Barbara Gould…)

  6. à mon avis, Yann ne va pas en rester là

    Tout juste. Tu lis en moi comme dans un livre, aaahhh Psyko, les grands esprits se rencontrent 😉

  7. Ensuite, je ne sais pas vraiment si ce que je viens de dire éclaire ma position vis-à-vis des yes men, peut-être en tous les cas cela la précise-t-il…

    Pas pour moi. Si tu démontes l’idée de « complot bourdieusien » (à mon avis, Yann ne va pas en rester là…), tu ne réponds pas à ma question. Ou alors, tu y réponds en disant que le fait que ce soit des dominants qui prennent place dans cette auditoire est ton hypothèse de travail; dans ce cas, il ne faut pas oublier que toute hypothèse a pour but d’être confrontée à l’expérience pour dépasser le cadre conceptuel. Et dans ce cas, les Yes Men devraient interroger les participants à ce colloque, sonder l’opinion.

    Que l’hypothèse que tu exposes soit intéressante, je ne le nie pas, elle est de toute manière issue de la clique de Bourdieu. Mais tu ne peux utiliser les Yes Men pour la valider/invalider, qui se contente (au vue du docu) d’émettre des opinions personnelles.

    D’ailleurs, sur la « neutralité idéologique », je souscris totalement. Mais pour avoir croisé le fer avec Yann quelques fois sur le sujet, je crois savoir que lui-même te rejoins. Simplement, l’idéologie doit être tempérée par le recul, ce que Yann et moi appelons « la bonne foi » ou « l’honnêteté ». Sinon, dans la pratique, c’est le blocage.

  8. Aie, je crois que le « qui ne dit mot consent » nous a foutu dans la merde… Je me permets donc de rétorquer, et en répondant sur la remarque finale de Yann, j’espère répondre en partie à ton analyse, psyko.

    En revanche, ta démonstration, Psykotik, est brillante et met à jour un phénomène que je reproche à Bourdieu: le parti pris idéologique, militant. On disqualifie d’emblée les journalistes et les médias, accusés d’être au service des “dominants”; on disqualifie d’emblée une assemblée de porteurs de costard, accusés d’être les “dominants”. Et l’on se place dans une posture d’assiégé, de résistant à la pensée dite unique, de victime du “système médiatique” et de ses comploteurs présumés.

    Si tant est que cela s’adresse à moi, je ne crois pas avoir disqualifié les journalistes et les medias, ni ne m’être placé dans une posture de victime de quoi que ce soit. Je m’avance avec une égale méfiance tant vers une quelconque théorie du complot (de quelque bord politique qu’elle se trouve), que vers ce qui souvent me semble, sous prétexte de « réalisme », n’en revenir en définitif qu’à perpétuer le statu-quo. Toutefois, pour prendre ma défense en même temps que celle de Bourdieu, sa sociologie a toujours irrémédiablement récusé la thématique du “ complot ” – dont Maurice Merleau-Ponty a écrit qu’elle est toujours celle des accusateurs parce qu’ils partagent avec les préfets de police l’idée naïve d’une histoire faite de machinations individuelles ” – en montrant que les mécanismes de domination étaient plus intelligents que les plus intelligents des dominants et surtout, plus efficaces que leurs tentatives explicites de concertation. De plus, sa pensée a avancé une vision pluri-dimensionnelle de la société, organisée autour d’une diversité de modes de domination (économique, masculine, politique, culturelle, technocratique, journalistique, intellectuelle, etc…). Le tout étant à la fois autonome et imbriqué de manière complexe dans une formation sociale. On est donc là bien loin, me semble-t-il, de l’opposition simpliste entre exploitants/exploités du jeune étudiant plein d’idéaux auquel je n’aimerais pas être assimilé et que je vois arrivr à grands pas 🙂 . Ensuite, s’il y a parti-pris idéologique, c’est peut-être en effet dans le présuposé que la société se trouve de facto structurée par des mécanismes de domination, chose que du coup, je n’appelerais pas « parti-pris idéologique », mais rapprocherais bien plutôt de l' »axiome de départ », ou de l' »hypothèse de travail » propres à toute sciences.
    S’il y a bien une grande naïveté à mon sens, c’est de penser que les analyses -scientifiques ou non-, et à vrai dire tout discours, sont effectués de manière désintéressée, pour l’amour de la science. La neutralité idéologique en matière scientifique comme ailleurs est une belle illusion. C’est pourquoi je trouve pas mal de difficultés à souscrire à une phrase telle que Les médias, les entreprises, les dirigeants doivent être critiqués. C’est notre devoir de le faire. Mais soit on se trouve dans le militantisme, soit dans l’analyse. On ne peut mêler les deux tout en se réclamant du discours scientifique. J’aurais tendance à penser que celui qui affirme cela n’a certainement pas intérêt, vu la position sociale qu’il occupe, à ce qu’une analyse soit menée de manière « militante » -c’est à dire critique-, mais bien plutôt à ce qu’elle se formule dans le langage même de la domination au sein de laquelle il trouve un intérêt -c’est à dire le langage de l' »analyse pure », que lui-même nomme « désintéressé » justement pour masquer le fait qu’il y trouve un intérêt. Je ne citais pas seulement la novlangue d’Orwell pour le plaisir de montrer que je le connaissais ou parce que c’est un cliché gauchisant…Ma position est que toute pensée qui n’est pas critique (même et surtout vis-à-vis de ses propres présuposés d’ailleurs) doit toujours être frappée du sceau de la suspicion.
    Notes, Yann, que ces remarques n’ont rien de personnel, et que je ne veux pas signifier par elles que tu es en situation de domination vis-a-vis de moi qui serait exploité, que tu serais un suppôt du grand capital, ou autre position caricaturantes (et caricaturées) auquelles je n’aimerais pas que mon discours soit réduit. Je veux simplement signifier par là que l’on est toujours pris dans une structure dominant/dominé, moi y compris, dans le champ intellectuel dans lequel je me place. Le jeu social est tel que, si on ne pense et ne se pense pas de manière critique, l’on défend toujours ses propres intérêts, même et surtout quand on pense le faire de manière neutre. L’un des problèmes, c’est que tout le monde ne possède pas d’emblée des moyens égaux pour les faire valoir, suivant entre autres le capital de départ qu’il possède, qu’il soit culturel, économique, social etc.

    Ensuite, je ne sais pas vraiment si ce que je viens de dire éclaire ma position vis-à-vis des yes men, peut-être en tous les cas cela la précise-t-il… Car ce qui est frappant dans le passage du colloque, c’est que c’est une forme de cette domination -dans la complexité du terme tel que j’ai essayé de le circonscrire plus haut- qui est mise au jour. Du fait que l’on sache que les représentants de l’OMC n’en sont pas, du fait de l’énormité de leur discours et que les participants ne bronchent pas, les processus langagiers sont éclairés comme des techniques, comme jargon, comme rhétorique permettant de faire passer n’importe quel message. En bref, le discours est identifié comme processus langagier là où il est le plus souvent pensé comme désintéressé, ou pire, même pas pensé du tout mais simplement reçu. Là est le profond intérêt de l’action des yes men et de cette scène du colloque. Si mes précédents messages ont pu faire croire que leur point fort était de montrer que les hommes en costards sont tous des salauds exploitant le pauvre ouvrier -et peut-être que mon discours possédait cette tonalité, comme il est également possible que votre lecture de mes messages l’y ait mise-, c’est plutôt cela que je voulais mettre en évidence…

  9. Tu me rends coupable coupable de faire déraper la discussion avec mon “jargon de chercheur en union européenne”,

    Je précise que c’était une pique même plus à mon intention qu’à la tienne; je me trouve beaucoup trop technique en général, et il était pratique de t’en rejeter la faute. Je suis lâche :-[)

    mais toi, tu utilises le discours officiel de l’OMC régulatrice

    Totalement, et tu ne sais pas à quel point il m’en coûte.

    Les médias, les entreprises, les dirigeants doivent être critiqués. C’est notre devoir de le faire. Mais soit on se trouve dans le militantisme, soit dans l’analyse. On ne peut mêler les deux tout en se réclamant du discours scientifique.

    Ca mérite réflexion, ça, tiens…

  10. la régulation, c’est mettre des règles en place, même si c’est abaisser les obstacles à l’échange

    Tu me rends coupable coupable de faire déraper la discussion avec mon « jargon de chercheur en union européenne », mais toi, tu utilises le discours officiel de l’OMC régulatrice 🙂
    OK, réguler, c’est mettre des règles en place. Et l’OMC en met, tu as cité la clause de la nation la plus favorisée. Mais tout ce qui découle de cette clause centrale est la dérégulation et les accords signés à l’OMC en sont le parfait exemple: leur but premier est d’enlever des règles (que l’on appelle « obstacles au commerce », mais ce sont malgré tout des règles). Donc, en ôtant les réglementations destinées à protégér les producteurs locaux ou nationaux pour faire avancer la libéralisation des échanges, on dérégule… Le but ultime est bien un commerce libre, sans entrave, donc sans autre règle que la lex mercatoria, la loi du marché.

    Sur Bové: je reconnais avoir été caricatural et suis prêt à mettre de l’eau dans mon vin (AOC, bien sûr).

    Sur Bourdieu et l’intervention des intellectuels dans les médias, je suis en complet désaccord avec le postulat « temps de parole égal = inégalité ». Mais mon opposition n’est pas nouvelle, donc je ne vais pas développer. En revanche, ta démonstration, Psykotik, est brillante et met à jour un phénomène que je reproche à Bourdieu: le parti pris idéologique, militant. On disqualifie d’emblée les journalistes et les médias, accusés d’être au service des « dominants »; on disqualifie d’emblée une assemblée de porteurs de costard, accusés d’être les « dominants ». Et l’on se place dans une posture d’assiégé, de résistant à la pensée dite unique, de victime du « système médiatique » et de ses comploteurs présumés.

    Les médias, les entreprises, les dirigeants doivent être critiqués. C’est notre devoir de le faire. Mais soit on se trouve dans le militantisme, soit dans l’analyse. On ne peut mêler les deux tout en se réclamant du discours scientifique.

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  12. Je me sens obligé de te répondre, puisque « qui ne dit mot consent » 🙂

    Puisque tu lis Bourdieu en ce moment, je vais reprendre l’une de ses plus lucides remarques sur le télévision et les intellectuels qui voudraient y exposer leur réflexion : ils partent avec un handicap énorme, car ils doivent non seulement expliquer le fond, mais la forme aussi. Car leurs concepts, et la manière de les exprimer sont totalement nouvelles, ne font pas partie du fond commun culturel. Les idées de leurs adversaires – pour les besoins de la démonstration, on dira qu’il s’agit de droitistes – sont au contraire totalement intégrée dans la culture commune : les images de self-made-man, le darwinisme et seul le plus fort survit, sévérité vis-à-vis des criminels sexuels, tant de choses ressassées sans arrêts dans les médias ou les séries télé qu’il convient, lorsqu’on s’y oppose, de déconstruire. Ce que n’a pas à faire un droitiste, puisque son vocabulaire et ses concepts sont totalement familiers aux auditeurs/spectateurs/téléspectateurs. Dès lors, un temps de parole égal entre l’intellectuel et le droitiste serait dans les faits inégal.

    Eh bien moi, de mon côté, j’ai l’audace de renverser le concept de Bourdieu : lorsque tu regardes les Yes Men, tu condamnes immédiatement ces chefs d’entreprises, ces organismes qui sont présentés. Ce « discours de communiquant au top de la branchitude réthorico-commerciale » en fichier powerpoint est tout ce que tu détestes : montres-le dans un documentaire, et te voilà toutes griffes et crocs dehors prêt à crier à l’esclavagisme moderne consentis sous des atours aveuglants en 3D. En d’autres termes, de ton côté, le droitiste part avec un sacré handicap si il veut se faire comprendre ou même écouté par toi.

    Car lorsque tu rétorques que :

    Cette association (participants du colloque/classe sociale dominante) semble être faite à tort selon toi, elle est pour moi parfaitement compréhensible (bien que certainement cela soit fait de manière un peu filoute dans le film) : seule une minorité peut se permettre -et trouve un intérêt- de suivre une allocution de l’OMC en Finlande -par exemple-, et ne pas réagir aux propos tenus est d’autant moins pardonnable pour cette raison.

    Vu la thématique que j’ai relevée, tout est concentré autour de l’industrie du textile; ça ne change rien ? Car si pour toi bosser comme cadre dans l’industrie du textile te mets de facto dans la position des dominants… la classe dominant est en réalité beaucoup plus répandue qu’on pouvait l’imaginer de prime abord.

    D’autre part, ce sur quoi j’essayais d’attirer ton attention, c’est que suivant les colloques, personne n’intervient parce que tout le monde s’en fout, simplement. T’as ton voyage payé, ton patron qui t’envoie en Finlande suivre des séminaires sur comment faire gagner de l’argent à la boîte, donc ce qui sort de cet objectif tu t’en fiches. Tu n’as en aucun cas conscience, en suivant ton séminaire, que de ne pas crier sur ces hurluberlus en costume doré va te faire passer pour un complice de l’esclavage moderne.

    Ce n’est pas un amphi rempli d’étudiants investis et passionnés.

    Enfin, disons que c’est une explication à ce qu’il se passe qui me semble, à défaut de savoir ce qui se passe vraiment lors de ce colloque finnois, très acceptable.

    J’ai perçu le coeur de leur démarche comme une manière de parasitage du système médiatique et langagier qui, en en utilisant la forme la plus aboutie (discours d’expert en communication), tente de les subvertir de l’intérieur, en poussant à l’extrême le fond du propos…

    Disons que ça c’est l’idée; ce qu’ils montrent sur pellicule est AMHA beaucoup moins percutant.

    Pis sur l’OMC : oui, tout a dérapé avec l’arrivé de Yann, c’est rapidement devenu un jargon de chercheur en union européenne (pas taper, Yann, pas taper 🙂 ). Mais jargon mis à part, l’OMC est un organisme qui souffre des mêmes carences que l’ordre politique mondial : c’est la loi des plus forts. Si on veut changer les choses, il faut changer les hommes politiques, point.

    Toutefois, tu me permettras de t’objecter que de connaître les conditions de naissance de l’OMC ne me disent rien quant à la légitimité de ce qu’elle est devenue.

    Bein tu écrivais que tu t’interrogeais « dans quelle mesure l’OMC n’est pas un organisme mis en place par le dominant visant à défendre les intérêts du dominant », il était donc nécessaire d’expliquer l’origine de l’OMC. Et j’ajouterais à cela que pour dominer, il n’est point nécessaire de faire un organisme mondial. Les relations bilatérales suffisent amplement. Mieux : les relations bilatérales sont beaucoup plus efficaces.

    Cela est ainsi visible avec l’administration W. Bush (et Clinton avant lui, dans une moindre mesure) qui s’est progressivement bilatéralisé dans ses relations avec le reste du monde, s’écartant des instances de régulation mondiale (dont l’OMC fait partie Yann, car la régulation, c’est mettre des règles en place, même si c’est abaisser les obstacles à l’échange).

    Je n’ai pas particulièrement d’amitié pour l’OMC, qui croit que le bonheur de l’être humain passe par l’échange commercial et financier. Que le consumérisme à outrance est la solution à tout problème. Mais l’OMC, de par son ouverture et son effort de transparence, son multilatéralisme extrême (clause de la nation la plus favorisée), est préférable au bilatéralisme. Le mondialisation, ça se discute ensemble, et pas entre quelques intéressés.

  13. « On ne va pas réussir à se mettre d’accord. Mais tant que je ne sais pas qui était sur place, qui rassemblait la conférence, l’information n’a que très peu d’intérêt pour moi.

    En scrutant le DVD, j’ai découvert le titre d’autres conférences du jour :
    – Perspectives futures des fibres fait main
    – Le développement des polyactides polymères et leur utilisation dans les fibres textiles […]
    – Les fibres innovantes du futur

    Les personnes en présences sont, avec peu de doutes, des commerciaux. Ils n’ont très certainement aucune idée de ce qu’est l’OMC, et doivent penser que (si ils comprennent la présentation) ce qui est dit est ridicule. Donc pourquoi devraient-ils prendre la parole ? On passe à la conférence suivant qui, bien plus pratique, nous intéressera beaucoup plus que celle de ces fous furieux de l’OMC.

    Tu fais un procès d’intention à des gens dont tu ne connais pas l’origine, le milieux social, le bagage philosophique, la compréhension de l’anglais, l’intérêt, la timidité : je ne suis pas d’accord. Pour savoir ce que pensent les gens, on le leur demande. On ne déduit arbitrairement que leur manque de réaction est un soutient au néo-colonialisme »

    Tu me dis qu’il ne prennent pas la parole car ce qui est dit est ridicule, je dis moi qu’ils ne la prennent pas face à un discours ignoble, prononcé par un personnage qui a-priori est important, vis-à-vis duquel n’importe qui dans la même situation devrait réagir, outré, ou du moins exprimer son désaccord. Dans ce cas je ne suis pas sûr de préjuger plus que toi des intentions de l’auditoire. Ne pas réagir face à un discours innacceptable revient à y souscrire par le silence : ne pas s’engager, c’est déja s’engager ; ou, pour le dire de manière un peu plus proverbiale : qui ne dit mot consent… Ce qui passe d’autant moins ici (comme dans cet autre passage similaire où, à Salzbourg, on voit l’un des deux yes men en habits de représentant de l’OMC précher l’achat des votes ou saluer le bilan économique de Hitler, devant un parterre d’hommes d’affaires et d’experts comptables qui applaudissent gaiement), c’est que les participants du colloque sont immédiatement associés à une fonction de pouvoir, de décision, en un mot, ils sont en position de domination. Ce qui ne veut pas dire que ce sont d’emblée des exploiteurs ou des esclavagistes, ni que je considère qu’ils font partie d’un « complot de riche », mais de fait ils ne font pas partie de la fraction la plus démunie de la population mondiale (euphémisme)! J’ose à peine utiliser le terme de classe sociale tant celui-ci est, à tort, mais cela n’est pas anodin, un peu banni du langage de l’analyse.C’est pourtant le terme qui me brule la langue. Cette association (participants du colloque/classe sociale dominante) semble être faite à tort selon toi, elle est pour moi parfaitement compréhensible (bien que certainement cela soit fait de manière un peu filoute dans le film) : seule une minorité peut se permettre -et trouve un intérêt- de suivre une allocution de l’OMC en Finlande -par exemple-, et ne pas réagir aux propos tenus est d’autant moins pardonnable pour cette raison. Ils ne disent rien à l’endroit du discours le plus totalitaire qui soit alors que -et serais-je tenter de dire, parce que– ils sont des personnes privilégiées quant à leur capital économique et culturel.

    Ils gobent ce truc immonde, empaqueté dans un discours de communiquant au top de la branchitude réthorico-commerciale, sans broncher une seule fois… Qu’un tel discours puisse avoir lieu dans un tel endroit n’est pas rien…

    Euh, dans les unis, il y a aussi des sections d’économie, hein… la philo et les sciences humaines ne sont pas tout

    Encore une fois, ce n’est pas tant la forme du discours qui est révoltante, (d’autant plus que celle dont ils usent ici n’est pas celle d’un économiste, mais procède plutôt d’une logique marchande -ils vendent un produit, une façon de penser, plus qu’ils n’exposent une théorie-), bien que par ailleurs elle soit à mon sens éminemment critiquable, mais aussi et surtout le fond de leur propos, qui explicitement est une justification de l’esclavage, des ouvriers surveillés par des puces dans l’épaule, et tout ce genre de choses hautement grotesques qui seraient hilarantes si le fait que l’auditoire ne réagisse pas d’un poil et applaudisse à la fin ne rendait pas la chose plutôt amère. Plus encore, ce qu’ils tendent à montrer est que plus le discours se révèle être moderne et communicant (exposés en 3d, termes jargonneux etc), moins les choses ignobles proférées par son truchement sont perçues comme telles… La force, et certainement aussi la limite de leurs actions, réside dans ce dispositif qui consiste à utiliser les armes du communiquant en poussant à l’extrême le propos tenu, démontrant ainsi le danger inhérent à ce genre de pratique rhétorique dont on est abreuvé tous les jours. Les remplacements langagiers qui s’immiscent innocemment dans le langage et qui, l’air de rien, pervertissent les significations procèdent du même type de logique : « partenaires sociaux » pour « adversaires de classe » (qui gomme et renverse toute idée de désaccord et à fortiori d’intérêts divergents, ou comment appeler un chat un chien) ou « synergie » rendant l’idée de « solidarité » un peu ringarde, ou encore « couche sociale » « pour classe » etc etc (j’arrête là, la liste serait trop longue…). C’est à mon avis là qu’est la force de l’activisme qui est le leur. Ce que je reproche toutefois aux yes men est justement d’en rester au pamphlet et à la déconnade, sans analyser les différents processus qui sous-tendent le système qu’ils critiquent, ce qui rend leur action un peu trop idéologique à mon goût…

    Le but du novlangue était non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l’angsoc, mais de rendre impossible tout autre mode de pensée. Il était entendu que lorsque le novlangue serait une fois pour toute adopté, et que l’ancilangue serait oubliée, une idée hérétique –c’est à dire une idée s’écartant des principes de l’angsoc- serait littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots. « 

    G.ORWELL  » 1984  » (1950)

    J’ai perçu le coeur de leur démarche comme une manière de parasitage du système médiatique et langagier qui, en en utilisant la forme la plus aboutie (discours d’expert en communication), tente de les subvertir de l’intérieur, en poussant à l’extrême le fond du propos…

    En ce qui concerne vos précisions sur l’OMC, je ne suis pas sûr d’avoir les armes pour argumenter sur des points techniques et précis (en gros, vous avez l’air d’être beaucoup plus calés que moi sur le sujet, je ne vais donc pas trop me mouiler:) ). Toutefois, tu me permettras de t’objecter que de connaître les conditions de naissance de l’OMC ne me disent rien quant à la légitimité de ce qu’elle est devenue. Enfin, comme je le disais, je préfère ne pas trop argumenter sur ce sujet, ne le maîtrisant pas assez bien. Je suis même prêt à retirer ma réflexion sur l’OMC comme représentant de l’oligarchie impérialiste capitaliste 🙂 (enfin, je la garde au chaud pour quand j’aurais le temps d’étudier la chose un peu plus à fond, et que mon propos sur le sujet soit un peu plus affuté…)

    (pinaise, que je suis bavard! :aie: )

  14. Ils gobent ce truc immonde, empaqueté dans un discours de communiquant au top de la branchitude réthorico-commerciale, sans broncher une seule fois… Qu’un tel discours puisse avoir lieu dans un tel endroit n’est pas rien…

    On ne va pas réussir à se mettre d’accord. Mais tant que je ne sais pas qui était sur place, qui rassemblait la conférence, l’information n’a que très peu d’intérêt pour moi.

    En scrutant le DVD, j’ai découvert le titre d’autres conférences du jour :
    – Perspectives futures des fibres fait main
    – Le développement des polyactides polymères et leur utilisation dans les fibres textiles […]
    – Les fibres innovantes du futur

    Les personnes en présences sont, avec peu de doutes, des commerciaux. Ils n’ont très certainement aucune idée de ce qu’est l’OMC, et doivent penser que (si ils comprennent la présentation) ce qui est dit est ridicule. Donc pourquoi devraient-ils prendre la parole ? On passe à la conférence suivant qui, bien plus pratique, nous intéressera beaucoup plus que celle de ces fous furieux de l’OMC.

    Tu fais un procès d’intention à des gens dont tu ne connais pas l’origine, le milieux social, le bagage philosophique, la compréhension de l’anglais, l’intérêt, la timidité : je ne suis pas d’accord. Pour savoir ce que pensent les gens, on le leur demande. On ne déduit arbitrairement que leur manque de réaction est un soutient au néo-colonialisme.

    Ils gobent ce truc immonde, empaqueté dans un discours de communiquant au top de la branchitude réthorico-commerciale, sans broncher une seule fois… Qu’un tel discours puisse avoir lieu dans un tel endroit n’est pas rien…

    Euh, dans les unis, il y a aussi des sections d’économie, hein… la philo et les sciences humaines ne sont pas tout 8)

    Je me demande toutefois dans quelle mesure l’OMC n’est pas un organisme mis en place par le dominant visant à défendre les intérêts du dominant tout en se faisant passer pour une structure “neutre”…

    A l’origine, le GATT a été signé parce que les USA, au sortir de la 2ème GM, ne voulaient pas d’une institution comme l’OIC (organisation internationale du commerce, première tentative d’OMC). Ils voulaient quelque chose de plus bilatéral, où ils n’auraient pas les mains liées comme dans l’OIC : le GATT est né.

    Historique de l’OMC mis à part, qui détruit toute théorie sur une éventuelle conspiration des dominants, il faut avouer qu’à l’OMC, comme le dit Yann, ceux qui comptent sont l’UE et les USA. Et j’irai plus loin, car ce n’est pas un droit de veto dont bénéficient les membres de l’OMC : le système de vote quasi-totalement répandu aujourd’hui est le consensus *inversé*, ce qui en théorie équivaut au veto, mais en pratique, la pression aidant, n’équivaut à rien. A la place de dire « tout le monde est d’accord ? », on dit « quelqu’un s’oppose ? » : le déroulement du vote n’a rien à voir avec l’exigence de l’unanimité…

    Pour conclure, et en addendum à Yann, on peut juger de l’efficacité de l’OMC pour les échanges Nord-Sud et sur sa capacité à rééquilibrer ce qu’on peut appeler le « fiasco du Doha round ». Les négociations censées amener un peu de justice (et étendre la clause d’habilitation, mais ça devient technique) capotent, en raison de la rigidité des positions occidentales.

    Elles-mêmes sont issues des lobbys nationaux, extraordinairement puissants, et des hommes politiques mis en place à la tête des différents pays. Qui après tout, ne font que répondre aux demandes et aspirations de la majorité des citoyens, qui veulent des emplois chez eux avant tout… Villepin y répondait récemment avec la « préférence nationale ».

    Enfin, sur Bové, Yann : tu simplifies à outrance, là… Ce que refuse Bové, c’est les subsides aux grands producteurs au détriment des petits avant tout. Sur la concurrence indirecte des paysans du Nord, il est beaucoup plus nuancé et réfléchi que ta pique ne veut bien le faire croire !

    Et quand j’écris “sur les diverses ambassades des pays membres”, cela concerne aussi bien le Nord que le Sud.

    Chiche ?

  15. Et quand j’écris « sur les diverses ambassades des pays membres », cela concerne aussi bien le Nord que le Sud.

  16. Merci Psyko pour ton article, qui remet les pendules à l’heure concernant l’OMC, attaquée souvent à tort. Ce n’est en effet pas l’OMC qui rédige les accords, mais ses Etats membres et surtout deux d’entre eux: les Etats-Unis et l’Union européenne. L’OMC est donc avant tout une enceinte de négociations.

    Quelques remarques toutefois, pour éviter de tomber dans l’angélisme à propos de l’OMC.

    – Cette institution ne « régule » pas le commerce, mais le dérégule. Au coeur de tous les accords commerciaux multilatéraux conclus dans l’enceinte de l’OMC, on trouve la libéralisation des échanges en point de mire et la promotion d’un « environnement commercial mondial de plus en plus ouvert ».

    – La philosophie animant l’institution est bien le néo-libéralisme, même si l’OMC est dirigée par Pascal Lamy, un socialiste français. Elle n’est donc pas une structure entièrement « neutre ». En revanche, les pays ont un droit de véto au sein de l’OMC: les décisions doivent être prises au Conseil général de l’OMC à l’unanimité. Donc les pays du Sud peuvent avoir un fort pouvoir de négociation, on l’a vu à Cancun. Seulement, les gros pays du Sud ont de plus en plus intérêt à la libéralisation (Inde, Brésil, Chine). Quant aux pays africains, ils ont parfois des positions surréalistes et se satisfont de très peu, à se demander si leurs élites ne touchent pas parfois quelques espèces sonnantes et trébuchantes…

    – Sur la politique agricole de l’UE: celle-ci a récemment, et à plusieurs reprises, mis en minorité la France sur le dossier agricole. L’UE a d’ailleurs tout récemment proposé la disparition des subventions à l’exportation des produits agricoles. Mais ce ne sont pas ces subsides qui causent le plus de tort aux marchés des pays pauvres: ce sont d’abord l’accès au marché (tarifs) et les soutiens internes aux agriculteurs. Et là, Etas-Unis et UE se valent. De même que notre ami José Bové: essayons de lui proposer la fin des subventions domestiques, histoire de voir sa réaction. En fait, elle est connue: c’est une charette de fumier devant Matignon.

    En conclusion, n’allez pas jeter vos pierres sur la façade du siège de l’OMC, mais sur les diverses ambassades des pays membres.

  17. (la fin de mon avant dernière phrase a été bouffé -à moins que ça ne soit moi qui ne l’ai pas écrite. Manque : « ou inexistant partagent certainement cet avis…)

  18. Tout à fait, tout à fait, au temps pour moi… Ce n’est en effet pas devant l’OMC qu’ils se produisent, mais bien comme représentants de l’OMC devant des industriels et universitaires du textile, à l’université de Tampere en Finlande.
    Il n’en demeure pas moins que cela ne change pas le fond de l’affaire, on peut tenir un discours ignoble devant des gens qui sont pourtant censés être cultivés et -pour un peu forcer le trait- qui sont censés être détenteurs d’un certain capital, économique et culturel (tous les petits-chefs d’entreprise ne peuvent pas se payer un voyage en finlande pour une conférence sur l’avenir du textile)…
    Ils gobent ce truc immonde, empaqueté dans un discours de communiquant au top de la branchitude réthorico-commerciale, sans broncher une seule fois… Qu’un tel discours puisse avoir lieu dans un tel endroit n’est pas rien…
    Et je suis bien d’accord que ce sont les pays membres qui fixent les règles, et que l’OMC en elle-même n’a pas de pouvoir (c’est son mécanisme de défense que d’utiliser cet argument, à tout le moins): son but est de faciliter la vie aux business-men, de les aider à faire des affaires, pour le dire vite. Je me demande toutefois dans quelle mesure l’OMC n’est pas un organisme mis en place par le dominant visant à défendre les intérêts du dominant tout en se faisant passer pour une structure « neutre »… Celui qui ne peut même pas être représenté au sein de cette structure, ou dont le poids dans les négociations est très faible ou inexistant. Je ne m’étendrai pas là dessus, non plus que je ne veux défendre à tout prix le film des yes men qui est très faible par certains côtés (le fond des problèmes notamment, n’est que trop peu abordé, on se concentre beaucoup sur la forme, bref, c’est pamphlétaire, et pas -ou très peu- argumentatif…), toutefois cette scène sur l’esclavage demeure pour moi consternante…

  19. s427 : merci, mon huggy-les-bons-tuyaux ! Toujours là pour un bon plan. Je vais m’arranger pour le voir, vu qu’il a été passé par Arte.

    Ju : Sur la nécessité de la critique, on est bien évidemment d’accord. Et je souscris totalement à l’impact de telles images, que je mets dans le même sac que lorsque dans Big One (je crois), où Michael Moore propose une course à pied au PDG de Nike, que celui-ci refuse bien qu’il ne puisse que la gagner…

    Mais lorsque toi-même tu me dis que l’auditoire est composé des 5 % les plus diplômés de la planète, tu tombes dans le piège. C’est d’abord une formule creuse à la monde diplomatique (ils font parti de l’oligarchie impérialiste capitaliste, c’est ça ?), et surtout tu n’en sais rien. Tu ne sais pas qui sont les gens qui écoutent Moore, si leur manque de réaction n’est pas simplement de l’incompréhension, du désintérêt, de la timidité, ou que sais-je encore. Les Yes Men utilisent dans ce passage un effet de manche : ils te disent ce que tu dois comprendre du passage en toute subjectivité, sans te l’expliquer en toute objectivité. Il est très possible que l’auditoire soit composé de petits indépendants du textile, de cadres chargés de rapporter la conférence, de journalistes, bref, de gens qui ne s’intéressent pas plus que ça à l’OMC et dont l’intérêt est vaguement éveillé lorsqu’ils voient cet appendice monstrueux se développer.

    Et je tiens à préciser que le discours N’EST PAS tenu devant l’organisme censé réguler le commerce mondial. Un tel discours tenu à l’OMC est inconcevable. L’OMC est composé, je le rappelle encore, de ses membres, soit les représentants des différents pays. Donc faire ce show devant les représentants africains, sud-américains, et asiatiques passerait de facto très mal.

    Encore une fois, ce n’est pas l’OMC qui fait tant de mal, c’est l’UE qui (par exemple) refuse de baisser ses subsides à l’agriculture… principalement – mais pas que – sous la pression de la France. C’est parce qu’on protège les agriculteurs français que l’agriculture des pays en voie de développement ne décolle pas. Ce qui n’a rien à voir avec l’OMC, organisme dont un des buts est de faire baisser les subsides existants… mais n’ayant aucune autonomie, seuls ses Etats-membres en décident souverainement.

    Enfin, je n’étais pas sûr que c’était toi qui nous en avait parlé l’été dernier, mais je vois que ma douce avait (encore) une fois raison… c’est bien toi qui nous l’avait conseillé 🙂 Donc grazie mille, señor Julio.

  20. D’accord avec toi sur le fait que les documentaires de M. Moore, comme ceux des yes men, sont essentiellement des organes critiques, et qu’on aurait envie de les voir proposer une vision plus globale, un peu plus positive… Toutefois, il nait souvent de la critique une respiration salutaire : je pense notamment à ce passage complètement surréaliste à l’OMC, où le fait marquant n’est pas seulement l’habit de forme phallique, mais aussi et surtout le fait que le discours qui sous-tend toute la présentation est une justification de l’esclavage qui ne se cache pas de l’être… Toutes les armes médiatiques de pointe sont utilisées, présentation powerpoint de l’an 3000, discours formatté « école de commerce », scène 3difiée mettant en situation l’auditoire, montage vidéo etc etc…
    Le plus frappant à ce moment là est comment le média utilisé vient faire effet « suppositoire avant sodomie » (si tu me passe l’expression :o: ), en tant que la technique médiatique permet de faire passer une propagande proprement ignoble, qui ne passerait certainement pas si elle était formulée hors de la technique de pointe utilisée ici.
    Pouvoir tenir un tel discours, défendant l’esclavage comme générateur de profit, devant l’organisation censée réguler le commerce mondial, sans que le moindre des participants ne réagisse -si ce n’est pour rire bêtement en voyant un phallus argenté, ou, étant une femme, pour s’indigner que ledit appendice n’est portable que par des hommes- est tout de même révélateur d’un profond dysfonctionnement.
    Sérieusement, cette scène est épouvantable, et comme le dit l’un des deux « yes men », met assez mal à l’aise quant on pense que les gens devant qui est prononcé ce discours font peut-être partie des 5% des personnes les plus diplomées de la planète. Cela en dit beaucoup, sur beaucoup de choses…
    Certes le geste est pamphlétaire, mais ne se cache pas de l’être, et comme dans tout pamphlet l’ironie sacrifie souvent à la rigueur de l’analyse. Cela est certes bien dommage, mais est surement partie intégrante du geste pamphlétaire même…

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  22. Chouette article. Ca fait plaisir de lire une critique de Moore qui lui reconnaît des mérites.

    Puisqu’on est dans les documentaires, mais dans un genre plus un poil plus documenté que les films que tu cites, est-ce que tu as vu « Why We Fight » (Eugene Jarecki, 2004) ? Un film qui cherche à mesurer le poids du « complexe militaro-industriel » dans la politique étasunienne, et son impact sur la démocratie.

    Trailer et extraits visibles ici : http://www.sonyclassics.com/whywefight/

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