La chèvre de M. Blocher

Enchaînée à un piquet, la petite biquette de l’UDC suisse n’arrive pas à voir très loin. Pauvre Zottel, si le sujet n’était pas aussi sérieux, je dirais bien que ton parti partage avec toi l’enchaînement (mental) et un parfum quelque peu… campagnard. Et je rirais bien avec toi du ridicule d’une telle campagne, si tu ne risquais pas de faire de sérieux dégâts prochainement.

L’initiative de l’UDC, relative à l’expulsion des étrangers jugés dangereux pour la communauté helvétique, est une splendide réussite : on ne parle que de ça. La presse dans son ensemble fait la part belle au parti suisse d’extrême droite; on peut même lire dans la presse, tel dans le quotidien « la Tribune de Genève », un questionnement sur la réussite de l’UDC, à la recherche de la formule secrète qui doperait toutes ses actions, et ce, sur plusieurs pages du journal (dont la couverture). Mais tout le long de l’espace occupé par l’interrogation du quotidien genevois, jamais le journal n’amène une information nouvelle, aucune critique de fond, seul son questionnement noircit les pages; des pages pour ne rien dire, et on s’étonne de la médiatisation du parti, grandiose démonstration de l’attraction du vide.
Car l’UDC attire ou repousse, mais elle exerce dans tous les cas une facination sur le citoyen. Des idées simples, des discours chocs, toujours provoquant, le Parti se dirige certainement vers une nouvelle réussite dans les urnes (au moins pour le Parlement). Dans un pays peu habitué à un discours polémique, il reste étonnant de voir que le premier parti du pays, qui se pose en défenseur de la tradition suisse, soit si peu en phase avec elle.

Cette extraordinaire réussite, l’UDC le doit avec la rupture de la tradition de retrait typiquement helvétique, mais aussi avec la rupture d’un tabou : la relation avec la loi.

Une fois n’est pas coutume, l’UDC affiche un mépris incroyable pour tout ce que compte d’experts juridiques la Suisse. A tel point, qu’elle en oublie parfois que M. Christoph Blocher est ministre de la justice et, accessoirement, docteur en droit; c’est donc avec délectation qu’on peut lire un éditorial de Christoph Mörgeli, conseiller national zurichois, que les « critiques les plus virulentes contre la mise en garde de Christoph Blocher devant les « juges étrangers » viennent évidemment des professeurs et experts qui vivent pour ou par le droit international public. » Forcément, on imagine mal un économiste, un boulanger-pâtissier ou un chalutier se pencher sur un sujet.

Par ailleurs, parler de personnes qui « vivent pour […] le droit international » avec un tel dédain n’est pas sans rappeler une ceraine arrogance outre-atlantique qui prévalait juste avant d’avoir inventé le statut de « combattant illégal », avoir voulu soustraire Guantanamo à l’ordre juridique internationale, ou tant d’autres violations. La Suisse n’étant pas l’Oncle Sam, cherchant à se replier (la tentation de la sanctuarisation…) et non à s’étendre, seuls sont concernés les individus parcourant le sol helvétique. Mais la conception de la souvertaineté populaire, le dédain pour les décisions et sentiments des citoyens, le manque de nuance, bien des choses rassemblent les deux partis; ainsi, on peut lire que « Christoph Blocher a eu parfaitement raison de relever que nos droits populaires et la conception des droits humanitaires qui en découle ne sont pas forcément inférieurs à la conception des organes édictant le droit international public ». Vraiment ? Et que le peuple souverain, à travers une population populaire, ait décidé le 3 mars 2002 d’adhérer à l’ONU (et par conséquent à certains traités internationaux dénoncés), on en fait quoi ? C’est par la voix des urnes que le peuple suisse, souverainement, a décidé d’adhérer à l’organisme international. Et c’est le Parlement qui ratifie ou non les traités en général. Des rappels qu’il est vain de faire, pour un parti posant l’idéologie avant les faits; si ces derniers ne coïncident pas avec la ligne du parti, on les occulte, voilà tout.

Si cette manière de cacher la réalité est une technique répandue depuis toujours au sein de l’extrême droite, il est tout aussi courant de se laisser griser par la haine personnelle que l’on voue à cette mouvance, et d’en oublier certains détails. Le kitsch nous assome, dirait Kundera.

Ainsi, le traitement de la dernière votation populaire lancée par le parti le plus provocateur de l’histoire suisse, est une aberration. On ne s’attaque qu’à la partie visible de l’iceberg, oubliant que sa structure immergée est encore plus monstrueuse. La compagne, qui présente des moutons blancs (après la chèvre brune) expulsant un mouton noir, se concentre sur les étrangers dangereux pour notre population. S’ensuivent des discussions sur le risque de renvoyer l’étranger dans un pays où il serait en péril, la proportion d’étrangers en Suisse, l’opportunité de se lancer dans un tel débat aujourd’hui.

Ce faisant, on s’évite la fastidieuse lecture des documents soumis à signature, et l’on reste sur le terrain idéologique. Car au fond, est-ce vraiment le danger qui motive une telle initiative ? Est-ce vraiment parce qu’il y a trop d’étrangers dangereux, que l’UDC veut protéger le mouton blanc face aux agressions des (moutons) Noirs ?

Bien sûr que non, rétorque l’UDC1, nous ne sommes en rien xénophobes. Vraiment ? Reprenons l’article principal soumis au vote populaire :

Art. 121, al. 3 à 6 (nouveaux)
3 Ils (les étrangers) sont privés de leur titre de séjour, indépendamment de leur statut, et de tous leurs droits à séjourner en Suisse:
a. s’ils ont été condamnés par un jugement entré en force pour meurtre, viol, ou tout autre délit sexuel grave, pour un acte de violence d’une autre nature tel que le brigandage, la traite d’êtres humains, le trafic de drogue ou l’effraction; ou
b. s’ils ont perçu abusivement des prestations des assurances sociales ou de l’aide sociale.
4 Le législateur précise les faits constitutifs des infractions visées à l’al. 3. Il peut les compléter par d’autres faits constitutifs.
5 Les étrangers qui, en vertu des al. 3 et 4, sont privés de leur titre de séjour et de tous leurs droits à séjourner en Suisse doivent être expulsés
du pays par les autorités compétentes et frappés d’une interdiction d’entrer sur le territoire allant de 5 à 15 ans. En cas de récidive, l’interdiction
d’entrer sur le territoire sera fixée à 20 ans.
6 Les étrangers qui contreviennent à l’interdiction d’entrer sur le territoire ou qui y entrent illégalement de quelque manière que ce soit sont
punissables. Le législateur édicte les dispositions correspondantes.

On met donc sur un pied d’égalité les viols et les meurtres d’un côté, et… l’arnaque à l’assurance ? En quoi suis-je en danger parce que quelques fraudeurs, parfois Suisses d’ailleurs, mentent pour toucher des prestations sociales ? Le bon citoyen helvétique n’est évidemment pas mis en péril par un tel méfait; pourtant, l’idéologie extrêmodroitiste, dans son immémoriable goût pour l’amalgame, joint à la fois meurtre et crimes sexuels, fraudes, et… étrangers. Le cocktail explosif préféré de cette obédience politique, aussi racoleur que facile à vendre.

On ne combat pas l’extrême droite avec ses mêmes armes. Regardons et lisons attentivement ce que nous lâche en pâture la chèvre UDC, la vérité et l’inanité de telles propositions sauteront aux yeux. L’UDC ne s’encombre pas par le juste exercice des droits populaires, ou par le respect de la décision prise; elle veut faire parler d’elle, provoquer, déchaîner les passions. Et encore une fois, la haine, l’impression que notre combat est meilleur que le leur ne doit pas nous faire oublier qu’une chèvre, ça mange n’importe quoi. Et vous, êtes vous une chèvre ? Voire un mouton ? Je ne me reconnais décidément pas dans un tel zoo, lorsque j’exerce mes droits civiques.

Cadeau bonux : une vidéo circule sur youtube (en se faisant passer pour la vidéo officielle du parti d’extrême droite, mais personne n’est dupe)

  1. « Les milieux qui affirment que les affiches de l’UDC pour l’initiative sur le renvoi sont racistes font un mauvais procès d’intention à l’UDC ou tentent de détourner l’attention du public des vrais problèmes. » Voir l’éditorial UDCQuand les moutons noirs deviennent thème de campagne électorale []

A propos jcv

Admin du site, égocentrique, élitiste, gauchiste et humaniste. Un peu cacatiste aussi, dit-on de moi.

4 Commentaires

  1. Est-ce que tu es allé lire, comme je te le conseillais, les feuilles de choux officielles et internes de l’UDC ? Crois-moi, tu comprendras beaucoup mieux ma position.

    Qu’ils fassent de la sensibilisation… mais enfin, attirer les enfants a toujours été un moyen de faire venir les parents ! Et tous les partis politiques le font. Et tu pourrais affubler un tel plan à tous les partis politiques.

    J’ai beaucoup de peine à parler d’un quelconque complot, surtout au vu de l’actualité et des arguments échangés de part et d’autre de l’échiquier politique. Pour l’UDC, il s’agit d’un complot pour évincer Christoph Blocher du Conseil fédéral; j’ai longtemps cru à un gag. Alors maintenant, je ne me lancerai pas là-dedans, positionné à l’autre partie de l’échiquier.

    Des faits, rien que des faits.

  2. Je ne suis pas tout à fait convaincu…

    Il me semble un peu contradictoire de dire « ne t’en fais pas, les partisans de l’UDC sont incapables d’une vision à long terme… SAUF quelques cadres du parti »… quand ces cadres sont précisément responsables du parti et orchestrent justement les campagnes dont nous parlons.

    Je ne sais pas si tu as vu ça : http://www.zottel-game.ch/
    Est-ce que je délire totalement, ou est-ce que le but c’est d' »éduquer les enfants » ? N’est-ce pas une certaine forme de vision à long terme ?

    En dehors des questions d’intentionnalité, le fait que cette vision du monde soit sincère ou calculée ne change strictement rien à l’impact de ces campagnes d’affichage sur le public. (Pour revenir au jeu ci-dessus, le fait que cette vision du monde soit sincère ou complètement cynique ne change rien au fait qu’ils essayent de l’inculquer au plus grand nombre.)

    Et le fait que la base du parti ne soit pas consciente de ces mécanismes n’empêche pas ses dirigeants de les utiliser.

  3. Je ne connais pas le chiffre de tous les types de récidive, mais pour les auteurs de crimes à caractère sexuel, c’est entre 2 et 3%. Malheureusement, ce n’est qu’un chiffre global, et je ne connais pas la proportion de Juifs, de Noirs, de Maghrébins, d’Arabe ou d’Iranien, d’ex-Yougoslave, de Tsigane, d’Espagnol, d’Italien ou de Portugais, qui permettrait certainement de démontrer que l’orgine détesté « à la mode » est dangereuse.

    Quand aux différentes facettes : je crois qu’il s’agit plus d’effets, d’effets latents même, que d’une politique délibérée. On a déjà amorcée en d’autres lieux cette discussion, mais vraiment, je t’invite à lire quelque peu la propagande UDC. Et reviens dire si, « la simplification du monde » est une politique stratégiquement pensée, où le simple cadre paradigmatique dans lequel évoluent déjà les membres de l’UDC.

    Ils sont incapable de voir le monde autremeent qu’à travers la lorgnette qu’ils proposent aux citoyens suisses. Ils ne peuvent s’extraire de cette simplification : c’est la vie telle qu’ils la voient !

    En dehors de quelques cadres, qui ont le bons sens de ne s’afficher qu’en quelques occasions, et de quelques tribuns sortant de la mêlée (évidemment, Christoph en est un), l’UDC est un parti tout ce qu’il y a de plus classique d’extrême droite européenne. Il n’y a que la France d’avant-guerre qui avait eu une extrême droite « intellectuelle », capable de se projeter dans autre chose que l’immédiat. En dehors de cette extrême droite-là, je crois que c’est leur accorder trop d’honneur que de les croire capable de stratégie : on se limite à la tactique.

  4. Je pense que ce qui est intéressant dans cette campagne, c’est l’association « étrangers = danger », « UDC = sécurité ». Je ne schématise même pas, tant le message de l’affiche est lapidaire.

    Alors une bonne façon de désamorcer ce double amalgame consiste à se poser la question : si on expulse un étranger APRÈS qu’il a commis un crime, en quoi cela amène-t-il plus de sécurité ?

    – La sécurité se réalise d’abord par la prévention. Expulser quelqu’un après qu’il a commis un crime n’apporte pas plus de sécurité que de l’emprisonner.

    – Les criminels agissent toujours en espérant qu’ils ne seront pas attrapés. Si la menace d’être emprisonnés ne les empêche pas de passer à l’acte, la menace d’être expulsés ne les impressionnera pas beaucoup plus.

    – Le seul cas où l’expulsion amènerait plus de sécurité est celui des criminels récidivistes. Je n’ai pas les chiffres, mais je me suis laissé dire que cela représentait une minorité parmi les criminels.

    En bref, il me semble que l’expulsion des criminels étrangers n’augmente pas vraiment la sécurité en Suisse.

    Sur ce constat, il faut se poser la question suivante : pourquoi l’UDC investit-elle dans une campagne d’une telle envergure, si son argument officiel a aussi peu de valeur ?

    Et là il me semble que la réponse tient en un seul mot, aux multiples facettes :

    – jouer la carte provocation, faire parler de soi, occuper le devant de la scène médiatique (« parlez de moi en mal ou en bien, mais parlez de moi »);

    – faire semblant de présenter une solution réelle aux problèmes du pays; se poser en défenseur de la veuve et de l’orphelin, en porte-étendard des valeurs nationales;

    – flatter les citoyens helvétiques en utilisant sur le principe du bouc émissaire et de l’esprit de clan (le problème vient des autres, si les autres n’étaient pas là tout irait bien, on serait entre nous et nous sommes des gens biens);

    – flatter également la xénophobie latente de nombreux citoyens;

    – simplifier le monde et habituer les gens à simplifier le monde (« les étrangers » forment un bloc uniforme, qu’on peut facilement décrire, caricaturer et rejeter);

    – braquer le projecteur sur « les étrangers », encore et encore; habituer les gens à adopter une pensée suspicieuse vis-à-vis de ce groupe; attiser la peur de l’étranger;

    – et j’en oublie sans doute.

    Le mot, c’est évidemment « démagogie ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.