Oct 05 2007
La politique démonstrative

La question de l’action hante l’intellectuel, appuyée par des fantômes qu’on peine à ranger dans le placard.

Comment combattre pour ses idées, faire passer le message, ses réflexions, transmettre ses valeurs à d’autres, que du haut de son propre piédestal on imagine inférieurs ?

Passer dans la résistance, prendre le maquis. Voilà bien une façon de faire de la politique « à la française », qui se traduit par des grèves et des cortèges décorés de banderolles. Le problème, c’est qu’en Hexagone on manifeste bien plus souvent pour défendre ses acquis, que pour montrer son attachement à des valeurs communes. A comparer aux manifestations ukrainiennes, mais surtout aujourd’hui birmanes, où les personnes qui sont dans la rue prennent des risques énormes, et revendiquent des libertés civiles et politiques. Mai 68 est enterré, bien que la stèle nous rappelle que ce mouvement de masse fût à l’origine d’un changement en profondeur des traditions et des libertés européennes, voir mondiales. Si certaines manifestations contemporaines prêtent à sourire (ou à pleurer), n’oublions pas qu’elles ont été utiles, et qu’elles le sont encore. La manifestation est donc un moyen de passer dans la résistance. La manifestation permet et a permis de faire pression sur les pouvoirs politiques.

Faire pression sur les pouvoirs politiques : est-ce toujours le but ? La Suisse connaît des tensions auxquelle elle n’a pas, depuis la Deuxième Guerre Mondiale, été confrontée. Si auparavant, des « dispersions » de tels évènements pouvaient se solder par la mort de 13 porteurs de banderoles (tués par l’amée helvétique), le montagneux pays s’est bien appaisé depuis. Les citoyens ont reconnus que la politique devait se faire à la pointe d’un stylo, et non d’une baillonnette. Du côté de l’Etat comme des habitants, tous ont acceptés de jouer le jeu et de suivre les préceptes constitutionnels.

Alors que se passe-t-il ? Pourquoi un pays si riche, si démocratique, décide-t-il d’investir les pavés ? Pourquoi faire acte de résistance, de s’opposer à la politique ? Au fond, personne ne comprend vraiment ce qu’il se passe. L’un des ministres, M. Christoph Blocher, appelle à la manifestation. Auteur d’une campagne auto-centrée, pendant laquelle il est difficile de ne pas voir son visage placardé à tous les coins de rues (très inhabituel pour l’effacement traditionnel suisse), représentant du premier parti du pays (l’UDC, pour Union démocratique du centre), il convie malgré tout ses fidèles partisans à manifester ce samedi dans la capitale, Berne. 10’000 supporters sont attendus, pour défendre le premier parti du pays, le seul à pouvoir se payer le luxe de dépenser CHF 15 millions (12.5 millions de dollars), qui possède 2 sièges de ministres sur un total de 7, et qui totalise 26% des intentions de vote. Le parti participe au pouvoir, représente l’Etat, et pourtant cherche à donner l’impression qu’il s’y oppose. Etre dedans et dehors à la fois, voilà le pari relevé par l’UDC, qui en recherche de crédibilité, a inventé de toutes pièces un « complot ». Ce mot, ces actes, renvoient à une période bien plus noire en Europe, qui ne doit toutefois pas limiter l’analyse : à époque différente, moeurs différente.

Tout aussi étonnant : la présidente en exercice d’un pays à la réputation tranquille, va elle-même se joindre à un rassemblement organisé par son parti, le parti socialiste. Après avoir appelé à l’apaisement, on ne saisit pas encore très bien si elle se joindra au cortège pour la campagne qui débouchera le 21 octobre sur les élections parlementaires, ou pour dénoncer la politique xénophobe clairement revendiquée par l’UDC.

En somme, les deux plus grands partis, les mieux représentés tant au parlement qu’à l’exécutif, se lancent dans une logique d’opposition. De quoi décontenancer l’observateur, habitué à d’autres méthodes politiques.

On en revient à mon interrogation introductive : la manifestation est-elle utile ? Cet acte de résistance a-t-il une influence ? L’extrême droite comme la gauche semble le penser en Suisse. Car en dehors des campagnes d’affichage et des débats, comment faire basculer l’opinion ? Il est coutume de dire que les manifestations ne convainquent que les convaincus. Qu’en dehors des protestaires, l’impact est nul. Soit. Mais monsieur et madame tout le monde peuvent-ils se confronter aux ténors de la politique ? Peuvent-ils prendre place dans un siège, et converser avec eux, échanger des arguments ? Clairement non. Pas plus qu’ils n’ont le loisir de se payer des affiches sur un panneau dans la rue. Reste le seul moyen pour tenter de convaincre : la manifestation, la distribution de tract, la mobilisation autour de soi. Avant le vote, qui a la lourde charge de trancher et d’appaiser les esprits (rien n’est moins sûr), il est impossible de faire entendre sa voix citoyenne, convaincue, passionnée. Car la politique, ne l’oublions pas, est aussi affaire de passions.

La manifestation devient ainsi plus un acte citoyen qu’une volonté de convaincre. Lorsque les discours proférés deviennent par trop détestables, insupportables, le seul levier à actionner se trouve logé sur la chaussée publique. S’il est cocasse de voir se précipiter tant de personnes d’horizons et de sphères de pouvoir différentes, il n’en est pas moins essentiel, aujourd’hui, de marquer son attachement à une Suisse moderne, ouverte, et néanmoins fidèle à ses traditions. On ne saurait accepter qu’un parti majoritaire, d’extrême droite, déclarant sans vergogne son dégoût pour ce qui fait la richesse intellectuelle, économique et politique de la Suisse, axe son discours sur son amour par la Suisse. Lorsque l’UDC parle de renvoyer les étrangers établis dans notre pays mais qui ont abusé de l’aide sociale, lorsque ce même parti veut casser la tradition de la concordance (pas d’opposition, mais consensus au sein de l’exécutif) ou qu’il somme les habitants de choisir définitivement la nationalité suisse (« un Suisse ne peut avoir deux maîtres »), on ne peut l’accepter. Il est très important de montrer son désaccord avec un parti qui ne peut être à la fois en dehors et en dedans (du pouvoir et de la tradition suisse), qui use et abuse d’argumentaires repris par des partis néo-nazis (Allemagne et Autriche), et qui instaure un climat qui n’est pas sans rappeler celui de l’entre-deux-guerres.

Si la manifestation n’est pas une solution d’efficacité à toute épreuve, c’est la seule à disposition aujourd’hui. Brouillée de par nature, elle l’est encore plus dans la situation actuelle. On ne peut toutefois se voiler la face, et se dire que ça va passer; ces deux dernières décennies, cela n’a fait qu’empirer, et il est temps de rappeler à quelles valeurs nous attachons de l’importance.



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