Sep 25 2008
L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford


Alors que la dernière Frontière américaine s’est effondrée, les Etats-Unis, se cherchant de nouveaux mythes, se tournent vers l’un des grands criminels de la fin du XIXe siècle, l’inventeur du pillage de banque, Jesse James, et en font leurs héros. Comment un bandit et assassin accède-t-il à un tel statut ? Vu à travers les yeux de celui-là même qui mettra fin à ses jours (mais non à son mythe), une tentative d’explication d’Andrew Dominik dans l’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, qui signe là une oeuvre magistrale, contemplative et sensuelle. Un régal, que le jeu des acteurs, la maîtrise des images (Dominik a été régulièrement comparé à Terence Mallik, c’est dire) assaisonnent pour donner toute sa saveur à ce film hors normes. Il n’est pas dit, après ce long-métrage, qu’on puisse dépoussiérer sans crainte un tableau, ou lire sans paranoïa les titres d’un journal.

Jesse James était plus connu à son époque que le président des Etats-Unis. Sudiste convaincu – les Nordistes lui ont fait subir mille maux – il se lance dans les attaques de banques et de trains. Avec pour justification première l’idée de représailles contre le nouveau gouvernement, il ne s’embarrasse plus par la suite d’aucune justification. Un homme troublé, aux motivations vénales et au goût exacerbé pour la violence, mais un homme avant tout. Dans une ouverture lyrique, poétique sur la duplicité et la faiblesse, on découvre le hors-la-loi le plus célèbre du pays évoluant dans son milieu. Il aime ses enfants, mais leur ment. Il aime tuer, mais ne rechigne en rien à prendre du bon temps avec les commerçants de sa ville, dans laquelle il vit sous une fausse identité. Le regard dans le lointain, Jesse James (Brad Pitt) se demande pourquoi la Création l’admire tant; si sa reconnaissance était justifiée, pourquoi souffrirait-t-il autant ? Le spectateur s’interroge, avec lui, sur une Création parfois incompréhensible. Bardés d’émotions dès les premières secondes, il s’engouffre dans des temps lointains, l’époque des mythes et des légendes, un monde de gangster sur fond de plaines désertes.

Timide et ambitieux, Robert Ford (stupéfiant Casey Affleck, nominé aux Oscars du meilleur second rôle) ne demande qu’à suivre la bande de Jesse James. Maladroit et inexpérimenté, mal assuré dans un monde où l’assurance est une seconde nature. Le spectateur s’interroge sur ce qu’il peut bien avoir en commun avec de tels assassins. Mais, poussé par un besoin de reconnaissance qu’il ne comprend pas tout à fait, Ford réussit a rejoindre le gang et devenir acolyte de celui qu’il a suivit toute son enfance dans des romans bon marché, le légendaire Jesse James. Introduit par son frère, le novice fait ses premières dents en attaquant un train; de là, il ne cessera de se rapprocher – physiquement – de son modèle, mais aussi de – spirituellement – s’en éloigner.

Une étrange quête rassemble les deux individus, une recherche qui les brûlera tels des papillons s’étant approchés trop près du feu.

Jesse James est un incompris. Glorifié par ses contemporains, affable avec l’entourage qui ignore tout de ses vraies activités, il dissimule en lui une bête immonde qu’il ne contrôle plus lorsqu’il mène ses affaires. N’hésitant pas à maltraiter un enfant, excité par le meurtre, capable de tuer sur simple soupçon ses acolytes, son autre moi, plus civilisé, observe et souffre de ne pas réussir à tenir en laisse cette part sombre. S’interdisant toute faiblesse, il ne parle à personne de sa maladie, il navigue a vue dans une vie où le gouvernail est grippé, avec sa paranoïa pour seul compagnon. Il s’enfonce dans la dépression, incapable de trouver une porte de sortie.

Robert Ford est un incompris. Frustré de ne pas être aimé par ses contemporains, cadet d’une série de cinq enfants, il peine à exister. Il s’évade ainsi dans sa prime jeunesse au moyen d’histoires de bandits de grand chemin. Il aspire à vivre la vie de James, il veut qu’on le reconnaisse, que les journaliste se battent pour une interview, que les biographes le harcèlent. Il se languit d’une maîtresse nommée gloire. Mais lorsque son mentor le dédaigne, en raillant sa naïveté, sa maladresse, sa jeunesse, il ourdit son assassinat. Tuer son modèle masculin, entrer dans l’histoire : un processus vieux comme le monde.

Les deux hommes aspirent à la reconnaissance de ce qu’ils sont vraiment. Parce qu’il ne peuvent crier à la face du monde quels êtres diaboliques ou magnifiques ils sont, leur insatisfaction se mue en besoin de meurtre. Jusqu’à ce que Jesse James, n’en pouvant plus, et ayant décelé l’ambition de Ford, décide d’en finir. Il a découvert dans un journal local la future trahison de ses compagnons, mais il est las d’une lutte dans laquelle il ne pourra jamais avoir le dessus, fatigué du mensonge, de la solitude, de la folie qui le tourmente; James, comme dans un rêve, pose des armes dont il ne se sépare d’habitude sous aucun prétexte, et tourne lentement le dos à Ford. Dans le reflet d’un tableau qu’il remet en place, il voit sa Faucheuse armée d’un revolver qu’il lui a lui-même offert; il lui offre maintenant sa vie, qu’il en dispose, il n’a plus la force de se battre. Ford, pétrifié, commet l’acte libérateur, et lui met une balle dans la tête : le héros est mort, vive le héros ?

Pas tout à fait. Tout comme la vie de hors-la-loi de James ne collait pas à ses espérances, celle de Ford se révèle rapidement décevante. Bombardé « assassin de Jesse James » pour l’Amérique entière, il devient tout aussi prestement « lâche assassin de Jesse James ». Les citoyens sont passionnés par sa trahison qu’il monte en pièce de théâtre et interprète à des centaines de reprises dans le pays. Mais ce qu’il ne tarde pas à comprendre, c’est qu’on vient rendre un dernier hommage au héros, comprendre comment un insignifiant personnage a pu les priver de son brigand bien-aimé, mais certainement pas pour admirer son « lâche assassin ». Le propre d’un mythe, c’est de survivre à sa mort; les acclamations convoitées par le jeune meurtrier ne viendront jamais, il courait derrière des chimères. Ford aurait pu saisir pourtant, lors de sa rencontre initiale avec sa victime, l’inanité des mythes et combien leur charpente ne se supporte pas son occupation par un autre résident; après tout, il clame lui-même que les légendes vont de pair avec l’usurpation. Mais il n’en a rien été, sa myopie s’est nourrie de son ambition; la roue tourne, et lui qui est resté hors d’atteinte du panthéon, se fera à son tour refroidir par un inconnu. Il ne fera l’objet d’aucun culte, jeté dans les poubelles de l’histoire.

Explorant la construction du mythe dans une époque en mal (?) de héros, Andrew Dominik cherche à désacraliser. Les hommes sont avant tout des hommes, des colosses aux pieds bien fragiles. Le propre du mythe est de ne pas s’embarrasser de vérité; les fidèles de Jesse James avaient-ils tout à fait conscience de respecter un malfrat ? Avec finesse et tendresse, sans jamais sombrer dans la complaisance vis-à-vis des criminels, Dominik s’intéresse à la fragilité et non à l’héroïsme. Les deux protagonistes se posent en lâches, misanthropes, égoïstes, mais qui rêvent d’être aimés pour ce qu’ils sont, et qui, frustrés, haïssent ceux qui se refusent à leur requête. Au final, qu’est-ce qui distingue James de Ford ? Trois fois rien, égrène Ford dans une liste de points communs qu’il partage avec James. Et pourtant, l’histoire choisira de n’en garder qu’un. La mythologie n’est pas une science exacte, et Dominik se borne ici a expliquer le comment, en nous laissant démêler le pourquoi.

Le thème central du film, plus encore que celui du mythe, repose sur les frêles épaules de Ford : comment trouver sa place dans un monde hostile ? A l’allure insignifiante, doté d’une voix nasillarde qu’on voudrait faire cesser, Ford n’est personne. Dans sa famille, il est le cinquième enfant, rien ne le distingue. A la ville, il est une ombre, un fantôme qu’on oublie aussi vite qu’on l’a vu. Effacé, il cherche à se redessiner, à travers des rêves d’enfants, suivant les « exploits » de Jesse James dans les romans qui le mettent en scène. Puis, parvenu à faire équipe avec le héros de son enfance, il comprend que l’histoire ne retient pas les seconds couteaux; les ricanements de James lui font l’effet d’une douche froide. Dès lors, son mentor se transforme en un obstacle dressé sur son chemin vers la postérité; faisant fi de l’amitié offerte sur un plateau de repentir, où l’idole des Américains lui fait part en toute confiance de sa difficulté à s’accepter, l’ambition et la frustration de Ford se chargent d’appuyer sur la gâchette d’une arme symbolisant le passage de témoin de héros à héros.

Film contemplatif et se produisant dans l’univers où les aiguilles se sont arrêtées de tourner, l’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford fait partie de ces films qui ternissent, au nom de la vérité, l’éclat sexy du Far West. Ou plutôt, qui rappellent que derrière les histoires d’Ouest lointain, des hommes sont soumis aux affres de la condition humaine. Bien sûr, on peut se rappeler du Unforgiven d’Eastwood, mettant en scène un héros vieillissant. Mais Dominik ose aller plus loin que ce dernier : Jesse James n’a jamais été un héros. Son métier consistait à piller et tuer; l’âge n’est pas la raison de sa déchéance, mais plutôt une sociopathie gage d’excellence dans sa profession. Une folie à l’origine de… sa gloire, précisément. Peut-être le premier a-t-il pavé la route au second, comme c’est souvent le cas, mais on peut, sans mauvaise foi, affirmer que le second a… assassiné son modèle.



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3 commentaires sur “L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford”



  1. Mais, mon dieu, le thème du mythe est le centre même du film, et pas une concession à m’accorder 😀 !! Il n’y a d’ailleurs qu’à voir le titre du film, qui est donné dans ce sens : volontairement trop appuyé, comme une légende (au sens de la légende d’une carte, tout autant que la légende qui se construit autour d’une évènement ou d’une personne) ayant des teintes un peu trop ironiques pour être de premier degré. Un titre à rallonge avec adjectifs surajoutés, comme pour bien souligner l’exagération des mots par rapport au réel…
    Sinon pour la question de Brad et du star system, je ne disais pas forcément que c’était le le propos du film, mais que ça prenait cette espèce de double dimension je trouve, que ça transpirait du jeu de Pipitt (ouais, on l’appel comme ça entre nous)…
    Sinon, je ne désespère pas d’aller faire un tour à Genève un de ces quatre, j’ai quelques amis par là haut (en plus de vous!)




  2. J’ai lu une interview de Pitt dans un magazine, où il expliquait à son interviewer que selon Dominik, le film était bien plus « psychologique » que mythologique, càd qu’il se concentrait plus sur les relations entre personnages que sur la portée historique du film; ce qui viendrait accréditer ta thèse.

    Pour ma part, ce film est tellement contemplatif (j’ai ressenti par moment les mêmes émotions qu’avaec un Kurosawa, c’est dire) que j’ai eu beaucoup de peine à en extraire le discours; la seule concession que je suis prêt à faire, c’est sur les thèmes du mythe et de sa place dans l’univers, qui sont (à mon sens) si poétiques qu’ils collent avec ce film. Une dénonciation du star-system est trop contemporaine, trop proche de préoccupations bassement matérielles. Le problème du mythe s’inscrit dans l’histoire humaine, le star-system est anecdotique, daté : il disparaîtra. Ce film est au-delà du particulier, il est dans l’universel…

    Rien à voir, mais il y a un festival de philo très intéressant à Genève; il y a tellement de choses dont j’aurais voulu m’entretenir avec mon ami philosophie… 🙂




  3. En effet, je souscris tout à fait à ta lecture du film : remarquable discours sur la manière dont l’Histoire se fait, et qui propose une belle méditation sur le gouffre qu’il y a parfois (nécessairement?) entre les faits eux-mêmes et le récits des faits, entre une réalité historique objective et la manière dont on la reconstruit a posteriori… Toute la question du mythe effectivement… J’ai même cru pouvoir y lire une réflexion sur le mythe même -ou le statut- de l’acteur au sein du star-system du cinéma mondial/américain, qu’incarne parfaitement la personne de Brad Pitt. Où l’on peut voir affleurer l’espèce de solitude de celui dont l’essentiel de l’image qu’il renvoie, et qui le constitue, est reconstruite par voie de représentation (cinématographique d’abord, mais aussi médiatique, publicitaire, etc…)


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