Août 21 2008
Rambo


Rambo, aka Rambo IV. Nouveau concentré de violence, idéal pour les adeptes du Moloko de Clockwork orange (Orange mécanique) ? Certainement pas. C’est que derrière le dernier opus de la série, se cache une critique et un regard désabusé sur la guerre, sur l’homme. Après des deuxième et troisième épisode de la série qui portaient aux nues la force brute ? Positif. C’est que derrière la caméra, se cache cette fois-ci Sylvester Stallone, que seuls ceux qui n’ont jamais lu une de ses interviews assimilent à ses rôles de composition. Il n’a rien d’une brute sans cervelle et il le prouve – si besoin était – à nouveau.

Rambo met une nouvelle fois en scène John Rambo, ce vétéran béret vert du Viêt-Nâm qui n’a jamais réussi à se remettre du conflit. C’est dans First blood que le personnage, dont le nom est devenu synonyme de superman dans tous les coins de la planète, tente de se réinsérer dans des Etats-Unis qui ne savent que faire des aptitudes d’un ancien soldat d’élite. Après avoir massacré des familles vietcongs au nom de la « liberté », on voudrait le voir prendre un petit travail routinier; comptable, pourquoi pas ? La société, qui n’a plus vraiment besoin des talents qu’il a su développer (la survie ?) lui demande de se faire le plus petit possible. Après avoir encouragé son instinct de mort jusqu’aux limites de la vie, on lui demande de tout oublier et de troquer son équipement militaire pour un complet. Il en sera incapable. John Rambo ne comprend pas l’environnement dans lequel il revenu, et celui-ci le lui rend bien. Le conflit avec la police locale sera l’aboutissement de cette incapacité à se comprendre, à interagir entre individus qui ne parlent pas tout à fait la même langue. Une leçon pour les oubliés de l’Amérique, partis sous les sifflets de la propagande, revenus dans l’indifférence assourdissante.

Evitons de traiter des deux séquelles, qui n’ont rien en commun avec le premier – et le dernier – épisode de la série : esthétisme de la violence, arrogance de l’Oncle Sam dans toute sa splendeur, vantardises militaires ou goût suspect pour le son du canon. D’ailleurs, dans la surenchère de l’héroïsme des personnages et des effets numériques qui s’en sont suivis depuis au cinéma, les numéros 2 et 3 ont pris un sacré coup de vieux. A 20 ans de recul (Rambo III date de 1988), même la violence musclée de l’époque semble puérile, la distance faisant. Contrairement à First blood, ils ont mal vieilli. Il suffit de voir Rambo pour s’en assurer : les bras découpées par les tirs continus de balles, les grenades qui envoient dans la stratosphère des membres humains déchiquetés, de la cervelle, du sang, le corps humain suinte de toute part aujourd’hui. En 20 ans, bien des tabous sont tombés, et ce qui passait pour du cinéma gore dans les années 80, s’appelle dans les années 2000 de manière sophiste un film « interdit au moins de 18 ans ».

Toute l’astuce de « Sly », qui signe là sa septième réalisation, c’est d’utiliser tous les moyens techniques à sa disposition pour afficher son dégoût, mais aussi une résignation définitive, envers la guerre. Ainsi, John Rambo, chassant les serpents en Thaïlande, n’a jamais osé retourné aux Etats-Unis; le vétéran a retenu sa leçon. Stallone est désabusé (un rôle plutôt courant chez lui), mais surtout sans rage, ou plutôt une rage interne, auto-destructrice, et non plus dirigée vers l’autre : il n’a plus d’avenir, on lui donnerait l’Irak à envahir qu’il le refuserait. D’ailleurs, il n’est pas anodin de noter que si le personnage s’était rendu dans ce dernier pays, un conflit déclenché par son pays au nom de la liberté tout comme l’était le Viêt-Nâm en son temps, le propos aurait été tout autre. Que le réalisateur fasse évoluer son Rambo dans un pays oublié par les USA, sans couverture médiatique continue, clarifie le propos. Il ne partira pas pour sauver l’honneur de sa patrie, et encore moins pour révolutionner la Birmanie. Même cet idéal, il l’a perdu.

L’histoire débute avec des humanitaires qui, portés par leur foi, souhaitent partir de la Thaïlande pour se rendre en Birmanie. Seul Rambo, touché par le plaidoyer d’une femme du groupe – elle a réveillé un espoir qu’il pensait endormi à jamais – oserait entreprendre un périlleux périple serpentant entre des obstacles mortels. Après avoir essayé de les dissuader de faire le voyage – après tout, soigner et nourrir un village birman ne changera rien à l’atrocité du conflit, doit ruminer Rambo – il accepte de les y guider.

Mais le cynisme reste de mise, nonobstant sa décision. En cours de route, dans une scène cocasse où il sauve tous les samaritains en tuant des pirates qui les agressaient, il tourne en dérision ces hommes désarmés bien qu’armés de bon sentiments. En effet, le chef de l’équipée, sonné, à qui il vient de sauver la peau, trouve la force de lui reprocher d’avoir occis les bandits. Des bandits qui sont venus les dépouiller, les violer, ou les deux peut-être; le chef des samaritain le comprend-il ? C’est comme si, auréolés de leur volonté de faire le bien, rien de fâcheux n’aurait pu leur arriver. La bonté serait ainsi un bouclier infranchissable : naïveté de gens portés par un destin prophétique, Rambo semble se dire que la candeur des uns n’a d’égale que la barbarie des autres.

Les autres, ce sont les chefs de guerre birmans. Alors que Rambo abandonne, à leur demande, les bienfaiteurs dans un village dévasté par la guerre, ils se font prestement capturer, puis violer, puis découper, puis donner à manger aux cochons. Dans une série de scènes insoutenables, à la violence insupportable, les voilà qui partagent le destin des victimes qu’ils voulaient sauver. Les voilà projetés dans une réalité qu’ils ignoraient, qu’ils voulaient ignorer.

Bien sûr, dans la tradition rambo-esque, une escouade de mercenaires sera mise sur pied, et Rambo les guidera à leur tour sur place. Il participera évidemment au sauvetage, mais son rôle, bien que héroïque, n’en reste pas moins secondaire. La violence et le réalisme sont présents, mais ils n’ont rien de complaisant. Il y aura des survivants, mais ils seront tous sauf des héros. Seul le retour de Rambo aux Etats-Unis, dans sa petite ferme, vient atténuer le sentiment de gâchis. On renoue avec le discours du premier opus, on va plus loin, même : plus de violence, plus de désespoir.

C’est l’épisode de la maturité. Si Rambo use et abuse de la violence, c’est avant tout pour en démontrer son absurdité. Les chefs de guerre, si ils sont tués, sont remplacés par d’autres d’un claquement de doigt. Les villages, lorsqu’ils sont sauvés, sont massacrés par l’armée suivante. La violence n’engendre que la violence, ce n’est pas exactement une découverte, mais dans un épisode de Rambo, voilà qui est dévastateur. Le spectateur n’est en rien admiratif des exploits guerriers de l’homme aux muscles atrophiés, au contraire; tout est fait pour le mettre mal à l’aise, pour qu’il cesse de s’extasier devant les prouesses militaires. Les chefs de guerre, à peine arrivent-ils sur le champs de bataille, qu’ils se font hacher menu. Dans des séquences froides, distantes, au grain numérique et à la couleur verdâtre, Stallone se transforme en médecin légiste et dépeint les dégâts causés par ces armes inhumaines. Un corps humain ne devrait pas subir pareils outrages. Les bras ne sont pas faits pour être propulsés à des dizaines de mètres de leur tronc. Il n’y aucun regard complice pour les cabrioles et autres exploits physiques de quelque héros qui se batterait seul contre une armée. C’est bien l’homme qui tient en main les armes – pas de dédouanement de ce côté-là – mais il n’y a rien plus rien d’héroïque dans la guerre. Pas de ralenti sur les bras noueux du soldat, pas d’explosion qui le mettrait en valeur.

Mais dès lors, pour John Rambo, qui a fini par comprendre ce cercle vicieux, que reste-t-il comme porte de sortie ? La seule chose qu’il sait faire, c’est tuer. Lorsque ce ne sont pas les serpent-humains, ce sont les serpents tout court. Quel espoir de réinsertion un tel individu peut-il avoir ? Son métier lui fait horreur, ses compétences sont inutiles et son passé est malvenu. Paradoxalement, influencé par les mots d’espoir lâchés par la femme du groupe humanitaire, il fait le pari de changer de vie. Ceux qu’il raillait, puis sauvait, vont lui montrer le chemin : rentrer au pays. A nouveau.

Dès lors, la boucle est bouclée. La résignation est totale. Son métier n’est pas reconnu chez lui, et de toute façon inutile car incapable de mettre fin aux régimes autoritaires. Malgré le portrait dressé au vitriol sur l’action humanitaire (une bande d’idéalistes qui, bien que refusant les interventions armées, n’ont pas plus d’effets que celles-ci), l’espérance désabusée affichée par ses membres aura fait mouche. Ou plutôt, il a compris que si ce n’est pas un chemin parfait, c’est le seul qu’il lui reste. La guerre est terminé, le voilà qui s’en retourne dans une vielle maison isolée, peut-être celle de son père (un certain « R. Rambo »).

Rambo est au final une réalisation surprenante : très violent, il n’en reste pas moins critique à l’égard de cette violence. Il démonte, à vingt ans d’intervalle, l’esthétique de la violence créée par ses deux prédécesseurs. Après le Viêt-Nâm et l’Afghanistan, sujets précédents, conflits d’importance pour les USA, il se rend en Birmanie, pays oublié par son pays. Si un Rambo V a été confirmé par Stallone, il a d’ores et déjà annoncé qu’il serait « très différent »; façon de dire que la guerre est définitivement terminée pour le vétéran, qu’il a tourné la page. Comment pourrait-il en être autrement ? Stallone a tué le tueur, et un soldat sans volonté de tuer ne ferait pas un bon soldat.



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