Si les Russes veulent l’autocratie, qu’ils l’aient – entre stéréotypes et réalités

A un journaliste français qui lui demanda si en éradiquant le terrorisme tchétchène, il ne risquait pas d’éradiquer la population tchétchène elle-même, Vladimir Poutine répondit « si vous voulez devenir un islamiste radical et êtes prêt à vous faire circoncire, je vous invite à Moscou. Nous avons un pays multi-confessionnel, nous avons des spécialistes de cette question et je vous recommande de pratiquer cette opération de façon à ce que rien ne repousse ». Cela se passait lors d’un sommet Union européenne-Russie à Bruxelles, le 11 novembre 2002, en présence d’un Romano Prodi qui peine à cacher son dégoût, et qui pourtant ne pourra condamner l’incident – il « doutera » que Poutine ait réellement proféré ces paroles. A en voir son air médusé, il semble pourtant qu’il ait très bien compris les propos du président russe.

La vidéo de Poutine est disponible. (Malheureusement, on ne voit pas suffisamment Prodi sur ces images)

A côté d’une telle déclaration, la polémique autour du « casse-toi sale con » du président Sarkozy peut sembler inutile. On devrait plutôt s’offusquer du fait que Jacques Chirac, l’ancien président français, ait remis à Poutine la plaque de Grand-Croix de la Légion d’honneur, argumentant devant les journalistes qu’il n’était « pas question de lier » le problème des droits de l’homme en Russie aux relations économiques avec ce pays, en particulier dans le domaine de l’énergie. « Ce sont deux sujets qui n’ont pas de rapport », avait-il expliqué. Quand on sait avec quel empressement Nicolas Sarkozy a félicité Medevev lors de sa récente « élection », on se demande si les journalistes sont capables de discernement dans le choix de leurs sujets.

La 7ème journée du Festival des droits humains était consacrée à la Russie. Un pays qui, selon Mme Oksana Chelysheva, journaliste et militante des droits de l’homme, « fait quotidiennement l’objet de meurtres, extraditions, tortures et condamnations arbitraires ». La liberté d’expression est un vain mot, les journalistes n’ont pas la possibilité d’informer l’opinion publique : « nous ne pouvons pas faire la lumière sur les violations commises par le gouvernement, il nous est impossible de travailler ». La police est extrêmement violente, et l’usage de la force démesurée. Ainsi, lors d’une marche de protestation contre le pouvoir en mars 2007, 10’000 hommes lourdement armés étaient déployés dans la cité russe de Nizhny Novgorod (la troisième ville du pays), avec pour mission la surveillance de 200 manifestants réclamant plus de liberté. A cinquante contre un, on se demande de quoi le Kremlin a-t-il aussi peur.

Les attentats du 11 septembre ont été un prétexte pour restreindre les libertés fondamentales aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, pour envahir l’Afghanistan et l’Irak, c’est une histoire bien connue en Occident. Ce dont on parle moins, c’est à quel point ces attentats, que Poutine a condamné avec la plus grande fermeté, ont été utiles à son administration pour faire taire l’opposition russe. Avec le même résultat que la croisade occidentale, pour Chelysheva : aucune diminution de l’extrémisme, qui au contraire s’en est retrouvé légitimé par celui qui déclarait qu’il irait « buter les terroristes tchétchènes jusque dans les chiottes » (sic).

Face à une telle marée de haine et de froideur, revendiquée sans complexes par l’ancien chef du FSB (le nouveau KGB, services secrets russes), l’Occidental peut se demander si, après tout, les Russes n’ont pas simplement ce qu’ils veulent. Ils ont élu à deux reprises Vladimir Poutine, et viennent d’élire il y a quelques semaines Dmitri Medvedev, son poulain. Georges Nivat, professeur de littérature et « expert » de la Russie, présent également à la tribune, déclarait récemment que «la Russie est faite pour être un empire. Elle ne peut être une nation.»1 : en filigrane, les Russes ne pourraient se passer d’un pouvoir autocratique.

Chelysheva, agacée, rappelle que les journalistes n’ont pas pu présenter les opposants de Medvedev. Une fois dans l’isoloir, comment voter pour des candidats dont on ne connaît pas le programme ? D’autre part, ils n’ont pas eu accès aux locaux de vote, tout comme les observateurs de l’OCDE; comment savoir si il n’y a pas eu de manipulation, voire de bourrage d’urne ? Dmitri Orechkine, politologue et expert en sondages d’opinion russe, explique le cas de cet opposant emprisonné, qui même une fois en geôle ne pourra voter librement. L’expression du vote se faisant à découvert, les gardiens ont vu qu’il ne cochait pas la case attendue de « Medvedev » sur son bulletin. Ils l’ont alors sorti, sévèrement cogné, et ramené pour qu’il fasse cette fois-ci le bon choix. Malheureusement, l’homme est têtu, et s’y refuse; il est toujours en prison.

Chelysheva ajoute sans prendre de gants que ce genre de discours ne saurait être tenu que par des personnes méconnaissant la réalité russe. Ce pays s’est déjà révolté à plusieurs reprises contre un gouvernement trop despotique. Et il ne viendrait à l’idée de personne tenir de tels propos contre l’Espagne, un pays sorti très récemment de la dictature. Qui dirait, à peine 30 ans depuis que Franco est parti, que le peuple espagnol est fait pour être dominé par un dirigeant, ou une caste ?

Puisque le pouvoir réussit si bien à verrouiller la parole, alors pourquoi tant d’utilisation de paranoïa ? Quel besoin y a-t-il à chercher de la sorte à faire taire des personnes, qui comme la journaliste assassinée Politskovskaya, « n’a aucun impact sur la politique » du Kremlin, dixit Vladimir Poutine ? On reste quelque peu sur notre faim. Au-delà de la volonté de ne pas donner du grain à moudre aux journalistes étrangers, Chelysheva a beau expliquer qu’il existe des zones de dictature dans certaines régions de la fédération, et que par ailleurs il n’y a pas forcément à chercher une explication rationnelle au sein d’actes défiant toute logique, on est plus enclin de croire à cette autre explication : les techniques traditionnelles d’hommes formés à l’école du KGB sont tellement ancrées en eux, qu’il leur est impossible d’envisager des tactiques différentes.

Oksana Chelysheva a co-fondé la Société d’Amitié Russie-Tchétchénie, une Organisation non-gouvernemental (ONG) avec pour but de fournir une information impartiale, de venir en aide aux enfants victimes du conflit, mais aussi de pouvoir dépasser les stéréotypes en vigueur d’un côté comme de l’autre; l’une des priorités de l’ONG est de « construire des ponts entre le deux peuples, capable de mener à une réconciliation ». L’association a été fermée en Russie, sous un prétexte fallacieux; qu’à cela ne tienne, elle a rouvert en Finlande, ce qui, à en croire la journaliste, donne bien du fil à retordre aux diplomates de la nouvelle terre d’accueil.

La Russie, après des années d’apprentissage laborieux de la démocratie sous Eltsine, a retrouvé sur le plan international sa voix au chapitre. Toutefois, à quoi sert une telle puissance, principalement reprise grâce aux ressources énergétiques, si le peuple ne se porte pas mieux qu’auparavant ? N’idéalisons pas la période Eltsine, soumise au joug des oligarques et rencontrant déjà des velléités indépendantistes de ses régions. Mais notons que si il y a un retour indéniable de Moscou sur la scène internationale, avec un afflux monétaire gigantesque, il n’a pas profité au peuple. Au contraire, les citoyens russes sont moins informés que sous Eltsine, voient leurs droits élémentaires violés en raison de la guerre contre le terrorisme (et contre l’Occident, depuis une année environ), sont assassinés parce qu’ils refusent de coopérer avec le pouvoir. Lorsque les chefs d’Etats occidentaux félicitent avec zèle l’élection douteuse de Medvedev, ce n’est pas seulement les Russes qu’ils ignorent, mais les propres principes sur lesquels sont fondées leurs constitutions.

  1. Le Temps, Genève, 3 mars 2008 []

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