Août 19 2008
Wanted


Ou : Lorsque qu’un faiseur de vampires russes s’essaie à l’univers des comics

Timur Bekmambetov avait déjà réalisé Nochnoy dozor (aka Nightwatch). Puis Dnevnoy dozor (aka Daywatch). Il aime les histoires fantastiques, et il le fait savoir au monde entier. La Russie a beau être nostalgique de son glorieux passé impérialiste et s’y réessayer, si l’on veut faire du cinéma a budget, c’est chez l’Oncle Sam que ça se passe; Bekmambetov, dont les canines ont été remarquées outre-pacifique, a signé une adaptation facho-esthétisée qui plaira beaucoup au fans de jeux vidéos, nourris à la Wolfenstein1. Scènes aux discours que Joel Schumacher applaudirait des deux mains, l’invraisemblable divertissement a du mal a cacher son coeur malade, même si il palpite à 400 pulsations/minutes.

Pourtant, ça commence plutôt bien : Wesley Gibson (James McAvoy) végète dans un univers inspiré de Fight Club, où il achète des capotes à un son meilleur ami, un meilleur ami qui s’empressera de les utiliser avec sa fiancée. Sur une table (clin d’oeil appuyé) Ikéa. Il est cocu, et il le sait. Mais il se fout de tout. Son âme est vide, plus rien ne l’atteint vraiment; et de se rappeler Edward Norton, le regard creux, faisant des photocopies. Est-ce un hasard que McAvoy ressemble tant au fluet acteur de Fight Club ? Univers carcéral transposé dans un monde de gratte-papier, le début promettait. Mais la suite déçoit. L’histoire qui suit est en effet du pur jus hollywoodien dans ce qu’il a de moins intéressant : des sauts au-dessus de trains, voitures, immeubles, explosions à la Matrix, et, nouveautés esthétisante, balles qui peuvent suivre des trajectoires courbées. On se demande comment est-ce qu’on faisait des films avant l’arrivée du numérique.

La trame est d’une simplicité effrayante. Le simple outil qu’était devenu Gibson dans notre société capitaliste, va découvrir qu’il est en réalité un tueur. On comprend qu’il est capable, dans une invraisemblables explication, d’accroître son niveau d’adrénaline à un taux tel qu’il dépasse les capacités de nous, simple mortel, et peut faire pulser 400 fois par minutes sa pompe cardiaque. Après une hésitation qui n’en est pas vraiment une, le comptable choisit de quitter sa mortellement ennuyeuse existence de scribouillard pour embrasser la carrière mortellement dangereuse de tueur à gage. Il envoie sur les roses sa patronne (dans une scène aussi réussie qu’une publicité du loto, « Au revoir, président »), frappe son ami cocuficateur, quitte son infidèle moitié. Puis il sera initié aux arts d’Hadès pour devenir un parfait assassin, découvre que la secte millénaire à laquelle il appartient reçoit les noms des cibles par un métier à tisser, tue, tue à nouveau, tue son père en pensant qu’il était le meurtrier de son père, et se venge de la secte, dont le chef n’était rien qu’un menteur. Voilà la version pas même résumée; il y a des choix à faire parfois, entre faire un film, ou faire un clip d’explosions long de presque deux heures. Les producteurs ont une fâcheuse tendance à choisir la deuxième option; et à voir les précédentes réalisations de Bekmambetov, ce dernier n’a pas dû être très frustré par ce choix.

Mais ce choix, alors que le thème du « choix » est justement l’ossature du film, est insupportable. Car Wanted se trouve être, noyé dans un déluge d’effets spéciaux, un film profondément immoral. Sous des délires pyrotechniques, des courses poursuites qui peinent à masquer le néant scénaristique dans lequel se débat le héros, le plancher est pourri. Le scénario, ce n’est pas tout; on peut avoir un bon film contemplatif, suggestif (pensons aux oeuvres de Kitano, ou certains Kurosawa) sans aucun scénario. Mais ce tueur, qui tue sans vraiment donner au spectateur une justification autre que bâclée, c’est maladroit.

Notons, en premier lieu, le caractère héréditaire des super-pouvoirs de Gibson. Invraisemblance qui est acceptable dans le cas d’un héros du bien (la charge implique une grande maîtrise de soi), mais lorsque le héros se révèle n’être qu’un meurtrier, ça devient au mieux suspect. La tâche de « nettoyer » le monde de ses « mauvais » éléments, transmis de père en fils, c’est ce dont on s’entretient lorsqu’on aime les couvre-chefs coniques et blancs, au coin de quelques croix brûlées. Ni la confrérie des tisserands-tueurs, ni nos amis déguisés, ne font cela de gaieté de coeur; mais pour en protéger un plus grand nombre, il faut savoir faire des sacrifices. Le discours se recoupe étrangement entre les deux organisations.

Il y a ensuite, assurément, la fascination des armes et du meurtre. Des balles qui défient les lois de la physique et ne suivent plus les trajectoires attendues, des flingues capables de tirer des centaines de balles, des porte-pistolets à caméra intégrée, bref, c’est une panoplie complète que ne renierait pas James Bond lui-même. Sauf que quand il tue, ce n’est pas par plaisir, mais par flegme britannique. Notre confrérie d’amateurs de pelotes de laine, eux, n’ont « jamais imaginé faire autre chose », comprendre qu’ils aiment tuer sans savoir pourquoi. Ils ont l’adrénaline, leurs engins de mort, et ça leur suffit. Quand on vous dit que les voitures et les pistolets sont un prolongement du pénis…

Enfin, la vengeance et la justice soi-même. Dans une société d’élite comme celle où évoluent nos si efficaces tueurs, il n’y a pas de juge. Pas de jury. Pas d’accusation. Juste des vengeances, des cibles, et des prouesses physiques. C’est ainsi que le mouton Gibson, transformé en lion pour la Confrérie, n’aura plus que la vendetta comme raison de vivre. Et là où le film est réellement sale, c’est que Gibson, qui n’est pas comme les autres moutons – il est destiné à une grande vie – plutôt que de s’ennuyer, choisi de tuer encore et encore. Entre une vie de mouton, et celle de lion, le choix est vite fait. Univers manichéiste, capitalisme brutal, où la lutte des classe entre moutons et lions résume toutes les possibilités offertes au comptable-tueur. Et de se rappeler 8mm, de Schumacher, où Nicolas Cage choisit de tuer des criminels, s’évertuant à démontrer que le choix se résumer à tuer ou ne pas tuer – mais dans ce dernier cas, il serait lâche. Ici, Gibson semble ne pas avoir de choix entre la vengeance et le meurtre, et être un homme insignifiant. A ce titre, la scène finale est on ne peut plus éclairante : il tue symboliquement son double comptable, ainsi que son ancien mentor; le voilà maîtrisant sa vie, et libre de tuer qui il voudra. Après tout, la vie est une course brutale entre prédateurs et proies.

Tâches héréditaires, fascination des armes, justice personnelle, le véritable cocktail explosif n’est pas tissé dans la débauches d’effets spéciaux, mais bien dans la trame de l’histoire. Aussi sûrement filé dans Wanted que nos destins sont filés par les Parques (pour les Romains anciens), par les Nornes (pour les Nordiques médiévaux) ou encore les Moires (pour les Grecs anciens), ces éléments nauséabonds sont liés entre eux et ne laissent pas de place à l’interprétation. Pris séparément, ils seraient certainement acceptables. Ou mieux : dans une BD, cet univers serait totalement approprié. Mais voilà, en moins de deux heures, les raccourcis qu’emprunte Bekmambetov ne passent pas, il n’arrive pas à montrer un héros torturé; le héros devient une simple brute épaisse, très douée pour l’assassinat, et ça s’arrête là.

Très maladroit, ou carrément orienté, tel un nouveau Schumacher ? Il n’est pas facile de porter une BD à l’écran. Surtout une BD aussi complexe et ambiguë; l’univers du personnage de Gibson est totalement amoral sur papier, un monde post-apocalyptique dans lequel viol, meurtre peuvent être allégrement maquillés. Une interrogation sur l’origine des valeurs dans un monde nihiliste. Alors à l’écran, Bekmambetov récrit beaucoup l’histoire, et n’a pas suffisamment de talent pour en faire quelque chose de cohérent, voire d’intelligent. Il a préféré en faire une bonne grappe de pétards qui explosent les uns à la suite des autres, suivant des ficelles qui n’étonneront que les plus jeunes. Conduire avec les pieds tout en tirant sur la voiture de derrière, c’est grotesque. Il n’assume pas la noirceur de la BD, et en fait un film schizophrène ou les héros sont mauvais, mais pas trop mauvais quand même : le discours est brouillé, et le goût amer. Certains, plongés dans l’action, ne verront rien à y redire; pourtant, entre les relents de fascismes mal dirigés, le cumul de scènes invraisemblables et l’absence de scénario, il semble plus facile d’être partagé entre le dégoût et l’ennui.

  1. Wolfenstein est le premier jeu vidéo « FPS », pour First Person Shooter, pour « jeu où je tire sur tous ce qui bouge ». Son histoire est plutôt controversé, car si le « scénario » du jeu mettait en action un tueur de nazis, certaines images semblaient en faire l’apologie. []


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