Nov 02 2009
L’export du matériel de guerre en Suisse; un débat de clocher

Le 29 novembre prochain, la petite (autrefois calme) Confédération helvétique s’attaque à de grandes questions, en consultant sa population sur deux initiatives : faut-il cesser l’exportation de matériel de guerre, faut-il interdire la construction de minarets en Suisse. Les partisans de cette dernière initiative n’ont pas hésité à faire un lien entre les deux objets, transformant les minarets en missiles. La Suisse a donc à se prononcer sur l’exportation de missiles (le matériel de guerre) mais aussi sur son importation (les minarets musulmans) : que de questions explosives, en cette année déjà si bien remplie…

Peut-être serait-il utile d’aborder la question des minarets; profondément laïc, l’objet du débat ne me semble pas relever du citoyen, mais de l’individu. Profondément agnostique, les clochers d’Eglise me dérangent beaucoup plus avec leur manie incessante de sonner les mariages et autres cultes du week-end que ne pourrait le faire un minaret muet – puisque les appels à la prière ne sont pas revendiqués par les imams en Helvétie. Ce qui fait que la dispute sur le sujet reste assez au raz-des-pâquerettes (« Les Saoudiens sont intolérants avec les chrétiens », un peu comme si, le comportement de la Corée du Nord pouvait justifier l’emploi de la torture en Suisse), et les arguments échangés très pauvres. Tout au plus dénotent-ils de l’islamophobie qui gangrène l’Occident, du manque de connaissance de l’autre dans un monde qui se croit globalisé. Faire des affaires avec l’Iran ne nous fera pas comprendre la culture de ce pays millénaire, mais je m’égare. Sans remettre en question le bien-fondé d’une discussion autour de l’organisation religieuse du pays, force est de constater que cette discussion se borne à servir d’exutoire à tout ce que compte la Suisse d’islamophobes.

L’exportation du matériel de guerre soumis à l’analyse

Le débat autour de l’export du matériel de guerre semble quant à lui promis à un vaillant échange égoïste : va-t-on perdre ou pas des places de travail dans la neutre Suisse ? Le précédent objet agglutine autour de lui le coeur de la Suisse, à savoir la fermeture, la xénophobie et un certain conservatisme malséant; mais pour ce second, on serait en droit d’attendre des questions de fond s’élever au-dessus de la mêlée : comment cet export s’inscrit dans la politique extérieure d’un pays neutre, quelles sont les alliances qui sont conservées grâce à cet outil, etc.
Or, qu’en est-il dans les faits ? On s’égosille à discourir sur les places de travail mises au rebut en cas d’acceptation de cette initiative populaire. Les places de travail ? Aussi étonnant que cela puisse sembler, les opposants à cette initiative qui cherche à bannir tout export de matériel de guerre s’arc-boutent sur le coût économique de l’abandon de cette pratique. C’est intenable, et je vais tenter rapidement d’en démontrer le pourquoi.

Les pratiques économiques et politiques d’un pays sont savamment régies par ce qui est utile à une société, mais aussi par ce qui est moral pour une société. Caricaturalement, on pourrait définir que la droite politique aurait tendance à privilégier ce qui utile, et la gauche ce qui est moral. Mais la frontière entre les deux est suffisamment ténue pour ne suffire qu’aux généralités; ce qui tombe bien, car nous nous cantonnerons au général.

L’utilité mise à l’épreuve

Sous l’ange de l’utilitarisme d’une activité, il convient de se demander dans l’affaire étudiée si l’export est utile au pays. Est-ce que les bénéfices en dépassent les coûts. A savoir, est-ce que la perte sèche en matière d’emplois est acceptable, si perdre de 5000 places de travail (selon les initiants) à 10’000 places (selon les opposants) peut se justifier. Il conviendrait également de s’interroger des répercussions sur la politique étrangère suisse, dépendante aussi des exports de ce type, même si le sujet n’est – étonnamment – pas abordé.

Le nombre d’actifs en Suisse s’élève à 4,5 millions, pour une population de 7 millions. Nous parlons donc, dans l’hypothèse la plus pessimiste, de 0,002 pourcent de la population occupée qui serait touchée par cette initiative. (Je refuse ici de prendre comme indicateur le PIB, notion peu pertinente en général et encore moins adaptée à ce cas particulier). Il semble à première vu que l’impact sur l’économie suisse soit très dilué. Dans un pays où la structure de l’exportation se compose principalement pharmaceutique, les machines industrielles, le textile et l’horlogerie, la question de cette perte d’emploi est relativement annexe face aux autres pans de la structure d’exportation. Ajoutons qu’une telle perte est temporaire; investir dans les énergies renouvelables, tel que proposé par les initiants, peut se profiler comme une solution à moyen terme. En termes purement utilitaristes, vu le faible impact sur l’économie, et vu l’attrait toujours plus marqué pour le développement des énergies renouvelables, il peut sembler intéressant pour la pays de s’orienter toujours plus vers une économie d’avenir. Gageons que l’industrie de l’armement ne connaîtra jamais de crise; mais le « swiss made » accolé aux armes, plutôt qu’à des produits à haute valeur ajoutée, ne peut que ternir l’image de l’exportation suisse dans son ensemble. A peu de frais donc, au vu de la faible population touchée par une cessation des exportations de matériel de guerre, une réorientation de l’activité exportatrice pourrait s’avérer économiquement rentable.

L’export du matériel de guerre fait entièrement partie de la politique étrangère suisse. Au même titre que d’autres pays neutres, comme par exemple la Suède, la Suisse choisi d’influencer l’étranger en exportant ou non ses armes. Officiellement, elle a l’interdiction de vendre des armes à des pays en guerre, en raison de sa neutralité – bien que dans les faits, des armes soient vendues aux coalisés occidentaux faisant la guerre en Afghanistan, par exemple. Mais soyons honnêtes : la vente d’armes n’a pas d’autre objectif que de permettre à une armée d’en faire usage. D’aucuns arguent l’aspect dissuasif d’une arme, mais il est curieux de voir qu’un Européen puisse à la fois critiquer vertement la liberté de posséder une arme pour chaque Etasunien en raison des risques provoqués par cette simple détention, et que dans la foulée, il puisse justifier cette même possession par des Etats. De nombreux Etats ne sont pas plus responsables, pas plus à l’abri d’erreurs que des citoyens. L’histoire est, sur ce point, peu discutable. Pour un pays neutre, dépositaire des Conventions de Genève, le cynisme – ou pragmatisme, pour certain – qui lui permet de vendre des armes et de refuser toute alliance militaire tout en enjoignant des pays faisant usage des armes de cesser de le faire atteint peut-être ses limites. Si la Suisse changeait de politique étrangère, s’orientant vers une stratégie d’alliances militaires – en d’autres termes, abandonnait sa politique de neutralité – le discours serait ici bien différent. Mais en l’état actuel des choses, la politique étrangère suisse, très opaque ces dernières années, gagnerait en clarté et prévisibilité. De quoi aider nos diplomates lors des négociations internationales.

Sauvegarder la morale

Changeons notre fusil d’épaule, pour aborder l’angle de la moralité, qui rejoint de manière transversale l’angle utilitariste – quoi de plus naturel. Aucune société moderne n’accepterait de se lancer dans une activité économique que sa morale collective réprouverait. Sous prétexte que la vente d’opium serait lucrative, personne n’oserait en proposer le commerce, à l’interne ou à l’externe. Il s’agit donc de se poser la question de la moralité avant toute réflexion économico-politique : est-il moral d’exporter du matériel de guerre ? Car même si toute morale est construite, il n’existe pas de civilisation si l’économie ne se soumet pas à la morale.

Que les milieux économiques suisses mettent en avant la perte d’emploi est à ce titre révélateur; il est difficile, pour un pays farouchement attaché à sa neutralité, de défendre l’exportation d’armes autrement que par l’aspect pragmatique. Car la morale suisse réprouve l’utilisation finale des armes : le meurtre, qu’il soit commis à l’encontre d’une population suisse ou militaire, est farouchement condamné. La Suisse a pour tradition de venir en aide aux victimes des conflits, d’où l’invention au XIXe siècle du Comité international de la Croix-Rouge. La Suisse a pour tradition de se présenter comme médiateur dans les conflits armés, pour trouver une solution commune et y mettre fin. La Suisse ne pense pas que l’utilisation d’armes permette de résoudre un différend; c’est dans sa culture interne, qu’elle projette dans ses relations avec autrui. Elle n’a pas vocation à intervenir militairement, toutes ses prises de positions le dénotent.

Dès lors, comment accepter que pour des raisons économiques – qui, comme nous l’avons précédemment examiné, ne sauraient représenter un argument – on outrepasse le caractère immoral de la vente d’armes à l’étranger ? Il est contraire à la morale du pays d’utiliser la force militaire pour parvenir à ses fins. Aussi bien à l’intérieur, qu’à l’extérieur. Aussi, il incombe à l’économie de se plier à la morale. Sinon, qu’est-ce qui empêcherait, encore une fois, de se lancer dans toutes sortes d’activités immorales car lucratives ? La traite d’êtres humains, pourquoi s’en priver ? Où serait la limite, si l’économie est toute puissante ?

Il serait incohérent avec les valeurs suisses de voter non à l’initiative

Que ce soit sous l’angle des arguments économiques ou moraux, tout plaide pour une acceptation de cette initiative. Il faut avoir le courage de la cohérence, il faut avoir le courage de donner des signaux positifs à l’économie nationale et aux partenaires internationaux. Rendre un peu de visibilité et d’unicité à la politique. Refuser un discours saumâtre qui placerait des résultats économiques au-dessus des impératifs moraux.

Notons enfin que ce sont les mêmes valeurs d’indépendance et de conservatisme qui réuniront ceux qui souhaitent maintenir l’export de guerre, et ceux qui souhaitent interdire la construction des minarets. Un comble, lorsqu’on sait que le deuxième destinataire des exportations suisses est… l’Arabie saoudite. En somme, on est prêt à se revendiquer des valeurs suisses dans le cas des minarets (la Suisse chrétienne) mais plus dans le cas de l’export du matériel de guerre. Preuve s’il en est que l’égoïsme et l’esprit de clocher (à tous points de vue) seuls animent ces débats…



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