Le Satyricon : discours d’Eros pour parler de Thanatos

Il vaut mieux être armé d’un volumineux dictionnaire pour lire la traduction française de Laurent Tailhade du Satyricon. Français vieillit, argot désuet, l’exercice peut s’avérer par moment ingrat, fastidieux, voire décourageant. Ce serait toutefois se priver d’un des rares romans polisson de la Rome antique – le seul ? -, passer à côté d’un trésor d’anecdotes, d’espoirs, de coutumes de cette époque. Car la confrontation d’Eros et de Thanatos, véritables héros du roman, y est poussée à son paroxysme. Il ne fait aucun doute que les pérégrinations d’Encolpe et de son jeune amant Giton, ne sont qu’un prétexte à conter la grande Histoire : celle de l’existence, et de son but.

Tout au long du récit, il est proposé au lecteur de se rendre à des banquets de « nouveaux riches » (des affranchis fortunés), de faire naufrage, de visiter le sud de l’Italie (Crotone, célèbre pour son Pythagore), de visiter les lupanars antiques, d’assister à la superstition vulgaire ou officielle, etc. Les deux fils conducteurs de tous ces évènements sont le sexe et la mort. Encolpe couche avec femmes, hommes et enfant. Tour à tour, il est cocu ou briseur de ménage. Il tangue sur le fil d’une vie dont les règles lui échappent : les évènements guident ses actions, le contrôle sur son destin est inexistant.

L’absence d’un gouvernail est métaphorisée par deux discours, prononcés à des moments-clés du roman : par Trimalchio tout d’abord, qui, à mi-chemin des aventures d’Encolpe, se vante d’être à la tête d’une immense fortune pécuniaire, tout en rappelant que l’essentiel de la vie réside ailleurs. De par sa conduite, le faste ostentatoire qu’il affiche en toute circonstance, la persistance avec laquelle il réitère sans fin combien il est fortuné – bien que ce ne soit pas son but – et enfin son inculture méprisable, en font le pilier central du Satyricon. Là se situe bien souvent l’objectif inavoué d’une existence désordonnée, du sexe à gogo, du pimpant, de la fuite en avant. Trimalchio est tout cela à la foi : ancien esclave, il est l’homme qui a réussi par lui-même, clame-t-il ad nauseum. Marié à une prostituée, il représente le vulgaire, la montée en puissance d’un homme qui ne s’est préoccupé que de plaisirs immédiats et vains. Orgies après orgies, il déclame des vers où le mauvais genre côtoie l’ignorance crasse, insérant des erreurs historiques jusqu’à plus soif. Homme creux s’il en est, son ascension s’est faite sous le signe de la superficialité; ses biens matériels n’ont jamais emplis le néant de son être. Précisément, entre les verbes être et avoir, il a choisi ce second, tout en glosant sans fin sur le premier. Toutefois, la question demeure : face à la mort, comment jouir de l’existence ? D’où la lecture, lors d’une scène truculente à souhait, de son propre testament à une assistance médusée. Si l’affranchi sait qu’il ne pourra profiter de la reconnaissance qui lui est due à sa mort, ne pourra assister aux hommages qui seront rendus à son corps trépassé, autant se vanter de ses largesses planifiées dès maintenant. Ses esclaves et ses amis pourront s’esbaudir de sa charité totalement désintéressée. Trimalchio cherche ainsi à repousser la grande faucheuse, et à profiter de la mort lui vivant; telle est la réponse donnée à mi-chemin du roman – soit de la vie.

La métaphore du second discours est elle bien plus recherchée, et étonnement plus pragmatique. A la manière de sociétés tribales, Eumolpus le vieux pédophile – pardon, vieux pédagogue, invente un stratagème repoussant, dont l’objectif est de décourager une population de l’occire; lisant son testament aux citoyens, il déclare vouloir être coupé à sa mort en morceaux dont l’assemblée ferait pitance. Il pense ainsi s’éviter l’exécution, tant il est difficile de refuser d’exécuter les souhaits testamentaires d’un individu. Mais l’intérêt de l’anecdote réside ailleurs : être ingurgité par une foule de personnes, c’est accéder à l’immortalité. Toutes les tribus ayant pratiqué le cannibalisme le savent, la force du mangé passe dans le mangeur. Sans attendre la métempsychose – ou la palingénésie grecque – le discours d’Eumolpus fait écho à celui de Trimalchio. Mais à la différence de ce dernier, il ne cherche pas à rappeler la grandeur de sa vie, l’immensité de ses réalisations; plus proche de la mort – car plus vieux – il cherche à survivre à la venue de celle-ci. Il n’y a plus à profiter de l’existence, c’est déjà fait; ses jours sont sur le point de se tarir, les plaisirs sont derrière lui. Le questionnement est ici plus direct : point de grande et ampoulée dissertation sur la sagesse, le lucre et l’au-delà. L’imminence de la disparition est une réalité à laquelle il convient de trouver une solution tout aussi radicale.

Fourrés entre le premier testament – bilan de vie – et le second – peur de la mort -, les péripéties d’Encolpe l’amènent à user et abuser de la puissance majeure que le Satyricon oppose à Thanatos : Eros. L’Amour, force de vie par excellence, fait figure de repère contre le sombre destin de l’homme. Accompagné de son jeune éromène, son goût pour la bagatelle l’implique dans des aventures sans queue ni tête, qui le mèneront finalement à devoir s’exiler pour éviter d’être emprisonné. Il aime passionnément, femmes et hommes, et cette force de vie n’est pas sans entrer en conflit avec son entourage. Le naufrage du bateau dans lequel il prend la fuite, allégorie de sa propre existence dans laquelle il ne fait que surnager, fût peut-être une chance pour ce personnage de changer. Mais ses appétits hédonistes le reprendront aussi sec, et Encolpe ne saisira pas l’occasion qui lui aura été offerte. De toute manière, il semble que hormis l’amour, l’auteur du Satyricon1 ne prête pas grand intérêt aux autres joies de la vie : les philosophes sont raillés et ridiculisés, l’art – la peinture – une vague occupation, simple représentation de la réalité. Pire : la religion est désacralisée, mettant sur le même plan une superstitieuse bohémienne et les vénérables d’un temple. Renvoyés dans un même élan de moquerie, les imposteurs. Non, vraiment, seul Eros peut venir à bout – temporairement – de Thanatos. Bien que la victoire de l’un sur l’autre ne fasse aucun doute, le meilleur moyen d’oublier l’issue fatale est de s’en remettre à l’Amour. Le passage de l’impuissance d’Encolpe, son incapacité soudaine à jouir des plaisirs du sexe – donc de la vie – est à ce titre édifiante. Personne ne comprend, ses compagnons sexuels réels et potentiels se rebiffent, lui tiennent rigueur de son incapacité à leurs fournir une satisfaction légitime.

Néanmoins, Eros n’est qu’un emplâtre sur une jambe en bois. Faute de mieux, il faut recourir à ses services, faire appel à son oubli rondement dispensé. Mais l’absurdité du résultat ne cesse d’être décriée tout le long du burlesque Satyricon, situations vaudevillesques à l’appui. Y a-t-il toutefois une autre voie, pour l’auteur de Satyricon ? Clairement non. La vie ne saurait être maîtrisée, car la mort elle-même ne peut l’être. D’où la seule solution, incomplète mais l’unique à disposition : let’s fuck2.

  1. Attribué à un certain Pétrone (Petronus), l’identité de l’auteur du Satyricon fait l’objet d’un débat ouvert encore à ce jour. []
  2. Derniers mots du Eyes wide shut de Kubrick []

A propos jcv

Admin du site, égocentrique, élitiste, gauchiste et humaniste. Un peu cacatiste aussi, dit-on de moi.

2 Commentaires

  1. Mon interprétation n’est en rien anthropologique, elle est philosophique !

    J’ai parcouru la partie consacrée au Satyricon dans ton lien. Une question me taraude : as-tu lu le bouquin ? Vraiment ? Et le rapprochement avec le christianisme te convainc ? Il est tout ce que le paléochristianisme n’est pas, selon moi. Individualiste, sans rédemption, je suis surpris qu’on puisse imaginer un tel parallèle.

    De plus, quelque soit la période réelle de rédaction du Satyricon, elle est contenue dans les quelques décennies qui suivent le moment où les paléo-chrétiens en sont encore à imaginer un culte, à rassembler certains écrits (qui seront, je te le rappelle, connus sous leur forme définitive qu’au Concile de Nicée). Il me semble osé de faire ainsi des comparaisons aussi rigoureuses avec les Evangiles.

    Je ne sais pas s’il s’agit de ta part une provocation ou non, parce que m’amener une explication religieuse au Satyricon… de toi ! en plus.

    Pis va voir ça. J’ai abdiqué devant tant d’unanimisme dans mon entourage.

  2. « être ingurgité par une foule de personnes, c’est accéder à l’immortalité. Toutes les tribus ayant pratiqué le cannibalisme le savent, la force du mangé passe dans le mangeur. »

    Une parodie de l’eucharistie et un rappel des accusations d’anthropophagie sur les premiers chrétiens ?

    Cf. « Autres allusions décelables du Satiricon » dans http://eecho.fr/?p=513

    Cette interprétation me parait plus crédible que l’interprétation anthropologique, bien éloignée des connaissances romaines.

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