Avr 21 2014
Ergo Proxy


Pour savoir penser, il faut savoir voyager.

Malgré l’affirmation « je pense donc je suis » de l’animé Ergo Proxy, ses prétentions philosophiques sont relativement limitées. Bien que tel un Rousseau, Ergo Proxy clame « c’est de l’homme que j’ai à parler » et que ses références aux philosophes occidentaux s’accumulent tout le long des 23 épisodes (Descartes bien sûr, mais Derrida, Lacan, Husserl, Platon, Rousseau, Sartre, et tant d’autres sont de la partie), le film d’animation japonais n’explore pas sérieusement les différents maîtres à penser qu’il mentionne, sauf Descartes bien entendu. Des hommages artistiques appuyés sont rendus à Michelangelo (son épitaphe, ses sculptures), le Cuirassé Potemkin (les escaliers en colimaçon interminables), 2001: A Space Odyssey (le plus grand raccord de l’histoire du cinéma, lorsque l’os portée vers le ciel devient vaisseau spatial). Ils sont légion à vrai dire, mais ils sont décoratifs et non explicatifs. Toutefois, loin d’être une pensée superficielle, si l’animé Ergo Proxy ose le syncrétisme c’est pour mieux rappeler que derrière toute la verbosité philosophique (la logorrhée?), un dénominateur commun nous unit tous : nous cherchons tous autant que nous sommes à grandir, évoluer, progresser.

Il est donc difficile de justifier une telle pièce maîtresse de l’animation japonaise qui a pour parti pris de n’accéder qu’en surface et émotionnellement à la pensée. Néanmoins, parce qu’Ergo Proxy est paradoxal, et reste une série bavarde, cumulant des références et des positions pour mieux les détruire, il paraît acceptable d’en décrypter les contours. L’arroseur est arrosé, certes, mais c’est le lot de toute oeuvre d’art qui utilise le support même qu’elle dénonce. Paradoxe, disions-nous. Il ne nous reste qu’à commettre l’impair d’être compliqué pour expliquer le simple.

L’analyse qui suit n’a pas pour objectif d’expliquer l’histoire stricto sensu d’Ergo Proxy, par exemple comment les humains en sont venus à détruire la Terre. D’une part, le contexte est relativement bien expliqué dans la série. Il est peut-être dilué à doses homéopathiques, mais tout est là. D’autre part, rechercher minutieusement de tels détails me semble être un travail stérile de manière générale (notre imagination doit savoir combler les trous mieux que quiconque), et contre-nature dans le cas particulier d’Ergo Proxy. Dans le générique des épisodes, on remarque des explications en anglais, en arabe, en cyrillique sur l’historique de la catastrophe, de la construction des Proxies, etc. A peine déchiffrables, ces histoires sur l’Histoire se veulent volontairement énigmatiques. Sur la route, c’est le marcheur qui compte, pas les paysages.

Le fil rouge

Le coeur d’Ergo Proxy est le parcours menant l’homme à la vérité. Que celle-ci soit déplaisante ou non, les forces qui poussent l’être humain à la rechercher le dépassent. Elles sont génétiques ou transcendantales, au choix, mais elles sont dans tous les cas irrationnelles car elles surmontent la logique individualiste et égotiste humaine. A plusieurs reprises dans la série en effet, il est rappelé que la vérité et le bonheur sont deux quêtes distinctes; elles peuvent parfois se croiser, mais cela n’est pas une certitude. Vérité et bonheur se mêleront toutefois pour les deux personnages principaux.

Les personnages

« Real », l’une de ces deux protagonistes centraux, s’ennuie ferme dans une cité protégée du monde extérieur. Une ville refuge dans un monde dévasté et post-apocalyptique, mais où elle se languit; manger, travailler ne sont pas des pitances suffisantes pour son âme. Pour soigner ses maux, elle n’hésitera donc pas à se mettre en quête de la vérité : chercher ce qu’il y a au-dehors, quitter sa cage dorée, pour s’envoler – quitte à se brûler les ailes. Dans cette recherche de la connaissance, « Vincent Law » fera le chemin à ses côtés. Tour à tour chassé par, puis compagnon de, puis enfin danger pour Real, l’amour sera le lien qui les accompagne. Mais qu’on ne s’y trompe pas, la motivation des deux protagonistes restera l’élévation, et donc la vérité. Autre partenaire du voyage, sorte d’antithèse explicative aux deux humains précités, l’androïde « Pino » est un robot infecté par le virus dévastateur « Cogito » qui provoque chez les automates, d’habitude serviles et dévoués aux humains, une brusque montée de passion et d’émotion peu conforme à leur programmation rigide et logique. Cet androïde est également un personnage-clé de l’histoire, car Pino aura également son bout de chemin à faire, tout de métal qu’elle soit. D’autres personnages gravitent autour des deux êtres humains et du robot, mais ils ne sont là que pour renforcer la trajectoire vécue par les trois comparses. « Daedalus » (le Dédale de la mythologie grecque) est un génie qui cherche si fort l’amour qu’il concevra génétiquement son Icare, avant de voir ce dernier se brûler les ailes conformément à l’histoire antique. « Raul Creed » (Creed en anglais signifie « Credo ») est le directeur de la ville initiale dans laquelle débute et se termine Ergo Proxy. Raul est humaniste et profondément athée, et il cherchera par tous les moyens à tuer Dieu, les dieux, ou toute forme de croyance. Le clin d’oeil au terme « Credo », soit l’acte de foi indiscutable par lequel l’individu reconnaît la suprématie catégorique de sa religion, est appuyé. Et Raul ne reculera devant rien, ni devant les conséquences induites par sa « croyance athée »; son parcours le mènera à une tentative de déicide, voulant allier l’acte à la parole nietzschéenne du fameux « Dieu est mort ». D’autres personnages secondaires gravitent dans un troisième cercle, mais ils sont pour la majorité d’entre eux des échos et des redondances de ces cinq archétypes choisis.

L’histoire

Explorons plus en avant la série japonaise et suivons la quête des acteurs. Dans la cité de « Romdo », qui consiste en une sorte de dôme s’élevant dans les airs au-dessus d’une terre devenue inculte et polluée, vit Real, égoïste bout de femme, qui n’est connectée à rien. Fille du maire de la ville, il n’y a d’équivalent à son arrogance et son mépris des autres que son spleen. Elle est considérée comme citoyen-modèle, dans une société où la consommation et le respect des règles sont les étalons à l’aune desquels on juge le bon comportement des citoyens. Real est pourtant un personnage iconoclaste, et doit cette réussite à sa filiation certainement, mais aussi en partie à sa capacité à remplir les tâches qui lui sont assignées.

Son chemin croise rapidement celui de Vincent Law, un immigré qui souhaite devenir citoyen-modèle et s’est engagé dans les forces de police. Il cherche à suivre aussi bien que possible toutes les étapes menant à la conformité, souhaitant faire oublier qu’il est un immigré. En effet, il est originaire de Mosk (Moscou?), et doit faire ses preuves. Pour cela, « Vincent-la-loi » s’attèle à suivre les règles de la société. Dans ce monde post-apocalyptique, il faut noter qu’il est devenu matériellement impossible de se reproduire par voie naturelle; des ingénieurs sont dès lors chargés de créer les citoyens. Vincent représente ainsi l’outsider d’une société capitaliste qui fabrique socialement ses individus, après les avoirs fabriqués génétiquement. L’un des thèmes majeurs de la série, à savoir somme-nous plus que l’inné génétique et social, prend ses racines avec ce personnage.

Vincent est assigné à la tâche de trouver un Proxy devenu fou. Un proxy, dans les premiers épisodes, est une sorte de monstre échappé des laboratoires de Romdo. La nature de ce monstre à la force surhumaine et aux capacités destructrices dantesques sera développée durant les 23 épisodes. Son nom même révèle toutefois d’emblée tout ce qu’il y a à comprendre : il s’agit d’un mandataire entre deux forces. Il est un média intermédiaire pour agir. Pour qui, pour faire quoi ? Cela fera l’objet d’un développement plus approfondi.

Enfin, Pino est une robot-enfant qui perd sa mère et sa soeur humaines dans une course-poursuite entre Vincent et le Proxy dans un centre commercial. Elle est un compagnon d’être humain; la société dépeinte dans Ergo Proxy est basée sur un recours constant à des androïdes, les « Autoraves », qui accomplissent toutes sorte de besognes: robot-désherbant, robot-protecteur, robot-nettoyeur, robot-épouse et robot-compagnon dans le cas de Pino. Pino va rapidement se révéler être atteinte par le virus « Cogito » (« je pense » en latin) à la suite d’un choc consécutif à la disparition de sa « mère » adoptive humaine. Ce virus est perçu comme une calamité par les humains, car ils ne parviennent plus à contrôler les machines infectées par cette maladie. Des escouades, dont Real fait justement partie, sont chargées de désactiver les robots touchés par le fléau épidémique.

Pino devenue une exclue, tombera sur Vincent qui lui aussi va rapidement devenir un exclu. Le frêle et soumis immigré a en effet rencontré le Proxy en fuite; les autorités de la ville, bien que souhaitant mettre la main sur ce formidable et invincible monstre, veulent éviter que la peur se propage dans la cité, et ont décidé de mettre fin aux jours de Vincent. La société rejetant Pino et Vincent, ils s’enfuient tous deux de la ville-bulle. Les deux personnages destinés à représenter des modèles de soumissions (mécanique pour Pino, volontariste pour Vincent) quittent forcés et traqués le cocon protecteur dans lequel ils résidaient. Pour Vincent, il s’agit d’un choc et d’une douleur : lui qui s’appliquait à suivre si systématiquement toutes les règles établies, il saute vers le monde du dehors, empli de regrets :

Tous les jours j’ai cherché à être un citoyen idéal, [j’ai] tué [ma] propre personnalité. Et le résultat c’est ça ? Ne jamais douter du système et suivre toutes les règles, ce sont les formalités pour devenir un citoyen idéal. Malgré cela, en fin de compte, je ne serai pas capable de devenir un citoyen idéal. […] Adieu. »

Vincent a tué Vincent-la-loi. Il ne reste plus qu’à débuter le voyage initiatique, qui le mènera à travers bien des péripéties à Mosk. Chacun des épisodes de la série est une étape instructive vers sa quête des origines, qu’il entreprend afin de recouvrer la mémoire. Real, qui se joint assez vite à ce périple, diagnostique une amnésie à Vincent, et renonce à sa propre quête, assez superficielle. Les deux apprendront dès lors à se connaître, à chercher la vérité, flanqués de l’androïde Pino. Les épreuves qui ponctueront leur cheminement leur en apprendront plus sur eux-mêmes. Une fois leur but atteint, comme dans tout bon conte initiatique, il leur faudra revenir à leur point de départ : le retour à Romdo s’effectue sans encombre, mais ce sont des personnes bien différentes : Vincent assume son individualité, Real assume son besoin d’amour, et Pino n’est plus très différente d’un être humain. La destruction de Romdo est l’aboutissement de ces êtres complets, car la protection de la cité-bulle est devenue inutile. Le reste de l’humanité, qui attendait bien sagement en orbite autour de la Terre, peut dorénavant rentrer chez elle. Les erreurs du passé sont oubliées, les péchés pardonnés, une nouvelle ère peut commencer.

Cogito ergo sum

Cette série qui pêche par des dialogues trop fournis est toutefois riche de thématiques transversales. Les questionnements sur la réalité et le rêve, la distinction entre l’inné et l’acquis, le langage, les règles de vie en société, et tant d’autres sont des pensées récurrentes en science-fiction, et tout particulièrement dans les films d’animations japonais. Bien qu’encore une fois, la plupart de ces thèmes soient survolés – la série ne cherche pas à expliquer, mais à émouvoir – la toile dans laquelle toutes ces questions sont emprisonnées est tissée par René Descartes. Les indices sont insistants : le « Cogito », ce virus qui provoque l’émotion et l’éveil chez la machine. « Ergo Proxy », ce monstre qui se révèle être Vincent lui-même. Cogito… Ergo… Sum!, « Je pense, donc je suis », la maxime la plus célèbre du philosophe français est retranscrite dans les fondations de la série. C’est l’aspect de l’animé qui se prête le plus à l’analyse, car le plus élaboré. Pourquoi suis-je ? Parce-que je pense, répond Descartes, dont Ergo Proxy va se faire l’apôtre. Comme nous allons le voir, Cogito, Ergo et Sum sont les trois acteurs principaux, qui atteignent la complétude de l’être vivant. Non pas la perfection, mais bien une unité triptyque nous permettant de survivre dans l’adversité. On ne peut s’empêcher de penser à Evangelion, autre film d’animation japonais dans lequel cette complétude s’obtenait par la fusion des pôles homme-femme, la réunification de la dualité… mais c’est une autre approche retenue dans Ergo Proxy, celle de notre « raison d’être », termes qui sont répétés sans relâche dans la série.

Cogito

Prenons tout d’abord le Cogito, cette maladie qui rend inutile voire dangereux les robots de Romdo. Les autorités en parlent comme d’un virus; on imagine par conséquent que les androïdes sont contagieux et s’infectent les uns les autres. En réalité, on découvre deux moyens d’attraper le Cogito : le premier, où un parasite (une plante?) est inséré dans le robot par l’homme, et réalisé dans le cadre du « Projet Boomerang ». Le second, où le robot s’infecte lui-même par conséquence d’un traumatisme violent, nommé l’éveil. Chez l’être humain, on parlerait de choc émotionnel conduisant à une révélation; chez le robot, c’est la découverte de la perte de sa raison d’être qui provoque le dysfonctionnement. Lorsque Pino, robot de compagnie, perd sa mère et sa soeur humaines, elle est immédiatement frappée par cette maladie. Lorsque le robot Iggy, escorte mécanique du personnage Real, croit – à tort – que sa maîtresse est tombée sous les coups d’androïdes ennemis, il est lui aussi frappé par l’éveil. Les premiers robots ont donc été infectés par des hommes; rapidement toutefois, les épiphanies se font indépendamment de toute entremise extérieure.

Le mot épiphanie n’est pas choisi par hasard. Les premiers effets du Cogito se traduisent par la génuflexion et le rassemblement des deux mains levées vers le ciel : à genoux devant Dieu, le robot se met à prier. Il a perdu sa raison d’être, il doit s’en chercher une nouvelle. Dans son individualité nouvellement acquise, la disparition de son obsession (le rôle que la programmation implantée lui ordonnait de tenir) le laisse sans ressources. L’androïde a perdu son programmateur, il se tourne donc vers… le programmateur de son programmateur. L’être humain, ayant développé le robot, n’était en effet qu’une sorte de proxy, un mandataire entre le robot et Dieu ! Nous reviendrons sur ce point plus tard. Mais l’idée maîtresse du Cogito, c’est que la faculté de cogiter s’acquiert sous l’effet d’un choc extérieur, avec la disparition de sa raison d’être originellement programmée. Cette nouvelle faculté a pour conséquence l’acquisition d’une individualité, une âme pour reprendre à la fois Ergo Proxy et Descartes. L’homo religiosus est le premier stade de l’être pensant livré à lui-même. Sans références, on se tourne vers le ciel pour trouver les réponses.

Une digression s’impose ici. Descartes, à la manière de ces robots qui découvrent leur faculté de pensée et se mettent à prier, n’est pas un père d’une science laïque occidentale comme on peut le croire. Son goût prononcé pour l’observation et la compréhension repose sur une pensée fortement religieuse issue du Moyen Âge et dont l’Antiquité grecque, deux mille ans auparavant, ne s’encombrait pas. Descartes, dans son « discours de la méthode » si connu, cherche à appréhender le curieux paradoxe qui veut que Dieu, nous ayant créé à son image, nous a malgré tout créé imparfaits. La pensée cartésienne ne saurait commettre le blasphème d’en conclure à l’imperfection de l’être divin, car si nous sommes imparfaits, notre créateur l’est par voie de conséquence lui aussi. C’est alors que Descartes sort de son chapeau de magicien l’idée de séparer l’âme (de nature spirituelle) du corps (de nature physique). De l’âme, seul Dieu en répond, elle est immortelle et parfaite. Du corps, l’homme en est responsable, d’où l’imperfection inhérente à celui-ci. Nos âmes et Dieu sont interconnectés, et notre corps fait ce qu’il peut pour se mouvoir dans le monde physique, ce qu’il fait de manière fort imparfaite. Descartes réconcilie ainsi l’imperfection de l’homme et la perfection divine, et rend compatible notre imperfection avec les mots bibliques. Dieu a ainsi créé uniquement l’âme immortelle, qui elle est à son image. Pour le surplus, à l’homme de se débrouiller.

Cette précision apportée, on comprend donc mieux la référence à Descartes dans la série : l’acquisition de la pensée chez le robot est l’acquisition d’une âme. Les machines restent mécaniques, appartiennent toujours au monde physique, mais l’épiphanie leur permet dorénavant de penser, et d’avoir une connexion avec le spirituel. Elles se sont débarrassées de l’intermédiaire, du proxy. Elles n’ont plus besoin de l’homme, car elles refusent désormais tous les ordres qui leur sont donnés. Elles sont indépendantes, et font leurs propres choix. Parfois, elles vont choisir de tuer. Parfois, choisir d’aimer. Et parfois, comme dans le cas d’Iggy, l’escorte mécanique de Real, elles combinent les deux. Dans le langage des séries nipponnes, tuer et aimer sont les deux plus grands privilèges de l’homme, ce qu’il fait de mieux. Les robots frappés du Cogito deviennent donc des hommes.

Pino, le robot enfant de compagnie, programmé pour aimer sa famille humaine, représente le Cogito, soit le « je pense ». La machine se met à penser lors de la perte de sa raison d’être, et toute sa quête personnelle consistera à comprendre ce que signifie perdre un être cher. D’ailleurs, étymologiquement « cogitare » en latin vient d’agir, remuer (agitar). Elle apprend à oublier le superflu pour se consacrer à ce qui compte. On la voit ainsi, avant que le Cogito ne l’infecte, se plaindre à répétition auprès de sa mère humaine. Ces plaintes disparaissent au fil de sa quête, et Pino devient au contraire joyeuse et souriante. A travers l’humour et l’innocence, mais surtout grâce à ceux qui sont désormais ses semblables, elle apprend à vivre, à s’agiter avec les autres individus doués de raison. Apprendre à vivre signifie apprendre à mourir. Et qui de plus dévoué pour un tel enseignement que l’Ange de la mort lui-même, qu’elle accompagne ? Voyons donc Vincent Law, chargé d’éliminer les Proxies.

Ergo

Le personnage d’Ergo Proxy, soit Vincent Law, est évidemment la clef de voûte de tout l’édifice. Il est l’Ergo, le canal reliant inextricablement le Cogito et le Sum. Les êtres humains cogitent, et si je cogite, donc je suis un être humain. Sa quête est toutefois bien différente, car il est le personnage le plus complexe et le plus travaillé de l’histoire. Il est l’élu, il est la conséquence et l’origine de la ville de Romdo. Il en est le Dieu vivant. Et pourtant, la série Ergo Proxy commence à nous le dépeindre comme un pleutre, amoureux dès le première regard de Real, et soumis à toutes les règles édictées à Romdo tant qu’elles peuvent le mener à devenir le citoyen modèle. Il veut faire oublier son statut d’immigrant, oublier sa cité d’origine, et aimer une belle jeune femme. Il ne manquerait pour peu que la barrière blanche et le chien pour clore le cliché parfait. En d’autres termes, Vincent n’existe pas, il ne fait qu’obéir, suivre des règles préexistantes, n’a aucune emprise sur sa vie. Il ressemble à n’importe quel robot, sauf qu’il est fait de chair et d’os. Comment diable un être aussi faible et impuissant pourrait-il représenter le basculement vers l’être, le « je suis » ?

La série se veut gratuitement complexe sur le sujet. Vincent, connu sous Ergo Proxy, le Proxy numéro 1, a conçu la ville Romdo. Ce proxy serait lui-même issu d’un autre proxy, Proxy One. Le Proxy numéro 1 n’est donc qu’un double de Proxy One. Un double de plus schizophrène, car il renonce à se souvenir, souhaite tendre vers l’humain plutôt que l’être quasi-divin. C’est donc trois personnages que nous avons là : le Proxy originel (Proxy One), le Proxy-double (Ergo Proxy), et Vincent-l’humain. Le premier proxy représente la création (il a engendré son double, qui à son tour engendre une ville), le second la destruction (il a envoyé ad patres les autres Proxies, il est nommé l’Ange de la Mort). Vincent est la synthèse de tout cela: l’humanité est capable d’amour, de création et procréation, ainsi que d’éradication. Lors de la première rencontre entre les deux Proxies (Proxy One et Proxy-double), deux échanges sont à remarquer. Tout d’abord, on entend le premier Proxy demander à son alter-ego « réussiras-tu à t’échapper de ce labyrinthe ? ». Ensuite, on y découvre que le Proxy-double aurait volontairement décidé de devenir amnésique.

Mais pourquoi le Proxy-double aurait-il décidé de faire table rase de sa mémoire ? Une piste est esquissée dans un dialogue : il souhaite, dans un monde lui-même reparti de zéro, expérimenter et effectuer son propre chemin. C’est ici le seul canal menant à la connaissance de soi, l’expérience. Une fois « éveillé » (ce terme est central dans l’animé), il lui faut se mouvoir. L’action après la réflexion. Mais avant de pouvoir appréhender le monde, il lui faut se défaire de ses croyances, de ses capacités hors normes, de son passé en somme. Pour mener à bien sa quête de sensations et de connexion avec son être, il doit prendre la route en tout ignorance. Il sait qu’il pense, mais il ne sait pas encore en quoi cette capacité cognitive le rend différent des autres êtres, eux aussi pourvus des même facultés semble-t-il. Sa route est celle de la vérité, celle qui lui apportera les bonnes questions (plutôt que les mauvaises réponses) : ces questions ne sauraient être découvertes s’il emmène avec lui le fardeau de ses certitudes. L’amnésie est une astuce scénaristique pour pouvoir réécrire un personnage ou lui donner une nouvelle chance de ne pas commettre les erreurs du passé. Proxy-double a souverainement laissé choir sur le bas-côté son histoire pour se redéfinir en découvrant ce qu’il y a au-dehors, c’est à dire sortir de son cocon et naître à nouveau. Cette renaissance hautement symbolique lui donne l’occasion d’ouvrir les yeux sur un monde nouveau et riche de possibilités. La vraie nature de Vincent va pouvoir lui être révélée par l’agent de la lumière (Kazkis Proxy). Jusque-là, Vincent et Ergo Proxy étaient deux personnages distincts habitants un même corps. Dorénavant, Vincent est Ergo Proxy, Ergo Proxy est Vincent. Plus tard, lors de son retour, il ne sera bien évidemment plus le même, ce qui va l’amener à affronter son géniteur Proxy One. Peut-être celui-ci est-il le minotaure à affronter dans le labyrinthe ?

Le personnage de Daedalus est le Dédale de la mythologie. Il créé artificiellement Icare en la personne de la Monade, qui se brûle les ailes en s’approchant du soleil. Dédale est la figuration de la technique humaine, lui permettant de s’élever au-delà de ses capacités physiques. Si Daedalus est un cadre à la série, il reste toutefois insuffisamment exploité et n’est en rien l’artificier du labyrinthe dans lequel Proxy-double se trouve perdu. C’est bien dommage, mais malgré cette lacune scénaristique, le mythe du labyrinthe est avancé de manière limpide. Sans sa mémoire, Ergo Proxy ère dans un monde où il ne sait plus qui il est. Sa quête de ses origines (sa mémoire) le fait partir à Mosk et revenir à Romdo. Il est de retour au point de départ, et face à son créateur, Proxy One. Point de départ ? Pas tout à fait, il en est revenu changé, et sait pourquoi il a cherché à oblitérer sa mémoire. Il a accepté sa nature. Il est temps maintenant d’affronter le minotaure… soit de s’affronter lui-même. Perdu au sein des méandres de sa personnalité, il est arrivé au coeur de son être. Ses passions y habitent, et ses passions il va devoir dominer. Bien que symboliquement il semble douteux de vouloir tuer ses passions (c’est pourtant le mythe du Labyrinthe, repris tel quel dans Ergo Proxy), Ergo Proxy achève son géniteur dans un acte freudien, pour pouvoir devenir la synthèse de ses natures opposées. Il choisit de rester aux côtés des hommes, car il choisit tout symboliquement la version humaine entre les deux personnages féminins dont il est amoureux. Entre la Real qui a des ailes (Real-Icare) et celle qui en est dépourvue (Real-Ariane), il décide de rester aux côtés de cette dernière. En effet, ce personnage féminin qui nous guide hors du labyrinthe est sans aucun doute Ariane. Elle parvient à faire émerger le nouveau Vincent destiné à évoluer dans un nouveau monde. Real-Icare, elle, a voulu persuader Vincent que plus rien n’avait d’importance, car ce nouveau monde n’était plus celui des Proxies. Il faut accepter la mort, car la tâche est arrivée à son terme; elle s’en ira se brûler les ailes au Soleil, conformément au mythe. Vincent, qui a effectué son voyage initiatique, qui est entré puis sorti du labyrinthe, a chemin faisant, trouvé sa place dans le nouveau monde : c’est ainsi qu’il reste, malgré le retour de l’humanité, surTerre.

Vincent Law subissait les évènements : dorénavant, et grâce à son courage, il est acteur de sa propre vie. Il a pleinement saisi les implications induites par la capacité à penser. Il a compris que parce qu’il pense, donc…

Sum

… elle est. Le Sum est naturellement représenté par une humaine. Conclusion de la majeure (tous les êtres vivants pensent) incarnée par Pino, un être mécanique, et de la mineure (je suis un être vivant) figurée par Vincent dans sa quête d’humanité, Real est la conclusion de l’ego, mais aussi le commencement. Son nom tout d’abord : Re-l, qui devient progressivement « Real ». Sans hésiter, elle existe. Son ego ensuite : sa conscience de soi la pousse dans des excès antisociaux et un égoïsme affirmé. Seule sa propre personne compte, bien qu’elle affiche une vague loyauté à ses deux paternels (Daedalus, géniteur génétique, et son grand-père, géniteur biologique et social). Cet égoïsme a pour résultat un ennui dont la crise qui secoue la ville de Romdo va la sortir. En soi-même uniquement, point de salut, car Etre soi, après avoir découvert qui nous sommes vraiment, c’est devenir un Etre social. Le fameux concept bantou « Ubuntu », dont dérive la pensée que je suis ce que je suis parce que tu es ce que tu es, nous éclaire ici : si je m’enrichis spirituellement, tu pourras à ma suite t’enrichir, et vice-versa. Qu’un individu s’élève et c’est toute la société qui prend de la hauteur. Dans une perspective plus psychologique, le besoin de partager est au coeur du moteur humain : à quoi sert de gravir la montagne et en revenir indemne, si ce n’est pas pour faire des émules de la montagne en retour ? L’homme qui acquiert la connaissance souhaite la transmettre. C’est d’ailleurs tout l’objet du développement réalisé dans l’épisode de la librairie : comment se fait-il que les livres existent ? Parce qu’une société les a créés; à travers la transmission du savoir, elle se perpétue.

Au-delà de la transmission sociale, la voie la plus classique de la perpétuation de l’espèce reste la descendance biologique, mais voilà, Real est une jeune femme sans progéniture. Elle devra apprendre à acquérir des amis et des amants. Ou plutôt une amie (Pino) et un amant (Vincent). Avant d’en arriver là, Real reste une femme malheureuse car solitaire. Une solitude qui semble choisie dans le but de rester indépendante, mais sa quête de la vérité l’amènera à découvrir combien son indépendance est illusoire. Simple pantin dans les plans de Daedalus et de Proxy One, elle agit en mandataire pour le compte de ceux-ci. Elle devra apprendre à être, comme tous les personnages de la série. A cesser d’être une exécutante, comme Pino pour les êtres humains, Vincent pour l’ordre social, ou les dirigeants de cet ordre social dans le cas de Real. La policière a conscience de son existence, mais elle n’est encore qu’un fantôme. Pour devenir un être humain, il lui faudra se connecter aux autres.
Real est la synthèse entre le robot et l’être divin. C’est pourquoi Real figure également l’amour. Vincent tombe amoureux de Real au premier regard, car elle a une existence propre. Real finira par tomber amoureuse de Vincent car celui-ci est la passerelle vers l’autre, il est l’agent de la mort qui détruit les idées préconçues. La trinité « Pino-Vincent-Real » fonctionne de manière circulaire, l’un alimentant l’autre en continu.

Une quête terminée ?

Le spectateur avisé sait pertinemment qu’aucune quête n’est jamais terminée. C’est pourquoi le trio va devoir évoluer dans un nouveau monde, dans lequel les humains reviennent. La Terre étant guérie, une nouvelle aventure commence, paraît-il « la plus difficile » de toute. Tout est à recommencer pour l’humanité, avec peut-être un avantage : connaître au moins une route à ne plus emprunter, car la catastrophe au bout du chemin est désormais connue.

Ergo Proxy est un film d’animation qui regorge de pépites, toutes plus brillantes. La réflexion sur le double sens des mots (amnesia, bios) est un régal. La dichotomie société et individu assaisonne avec délice le repas. Il faut un appétit d’ogre pour venir à bout d’un tel choix, mais qui pourrait s’en plaindre ?



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4 commentaires sur “Ergo Proxy”



  1. Très bonne analyse, qui aide à comprendre les différents aspects philosophiques de cette œuvre. Néanmoins je vois personnellement, dans les autoreivs, un point de vue sur l’esclavage. Le cogito, la réflexion, se transmet d’individu à individu et les libère de leurs maîtres…


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» Notes sur l’appropriation de la science-fiction par les auteurs japonais [Cinéma d’animation #3] | Killing Keira «

[…] Proxy (Shukō Murase, 2006) Sur les aspects philosophiques d’Ergo Proxy, voir l’article sur le blog Lost Highway Sur Satoshi Kon, voir l’article sur l’Insecte […]





  1. Salut l’auteur,

    Je tiens à partager avec toi mes observations par rapport à ta rédaction pour mettre, selon moi, certaine erreurs en évidences que tu as faite dans ton analyse. Préalablement, je tiens à saluer ton aisance verbale. Donc:

    Tu prétends que le virus cogito touche les autoreives à la suite d’un pseudo choc émotionnel et qu’il tente de la sorte à justifier son existence en « cherchant »<>. Je tiens à te faire constater que dans le dernier épisode de la série, l’androide de Creed explique à Pino qu’il n’y a aucune différence entre les différents robots atteint du Cogito, et qu’à partir du moment ou ils entendent la voix du proxy, ils ont le choix, soit de lui obéir, soit de suivre leur libre arbitre. Bien entendu, le mot « voix » est à prendre au second degré, il n’est pas clairement expliqué dans l’anime comment le proxy influence scientifiquement parlant un autoreive. Du coup, et contrairement à ton analyse, je te fais remarquer que c’est bien d’un proxy ou d’un autre robot atteint de cogito dont dépend l’infection. Autre exemple le cas d’igy qui l’affirme lui même quand il explique sa contamination…
    D’autre part, Un robot contaminé par le Cogito ne cherche pas le <>. En effet, comme l’affirme le robot de creed à pino, ils entendent la « voix » du proxy, et son donc directement influencé par sa volonté s’ils s’y soumettent. De plus, dans l’épisode 9, comment le proxy de l’éclat et de la brillance pouvait t’il faire pour contrôler par sa simple volonté les soldats knight à ton avis? D’autres éléments dans l’anime tendent à rejoindre mon analyse sur le lien entre le proxy et le virus Cogito comme par exemple la mise de place de ce virus par les créateur pour que les proxy puissent compléter leurs missions d’épuration de la pseudo humanité par l’intermédiaire des autoreives.

    J’ai noté d’autres erreurs dans tes propos, néanmoins je m’arrête sur la plus pertinente à mes yeux d’amateur de manga d’exception. Je t’invite à revoir ton point de vue sur ces points d’analyses.

    Bonne continuation.




  2. Merci pour ce développement.

    La sérié m’avait laissé perplexe, et j’avais vraiment besoin de réponses suite à la quantité impressionnante de dialogues philosophiques, d’autant plus que je ne disposais pas de toutes les connaissances nécessaires pour les comprendre. Cette critique m’a permis de mieux cerner la réflexion proposée par Ergo Proxy.

    Je remercie grandement l’auteur pour son travail et pour sa pédagogie en ce sens qu’il a réussi à expliciter le fond de cette animation japonaise.


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