Sep 02 2015
Des géants décimés pour une poignée d’ivoire, les dessous du braconnage d’éléphants au Kenya

La Tanzanie en 6 ans a perdu 60% de ses éléphants. Si par conséquent rien n’est fait, il ne reste que 4 courtes années pour pouvoir voir des éléphants dans ce pays. La pauvreté, l’appât du gain mâtiné de corruption et l’ignorance forment le triptyque dévastateur menant à la ruine de la mégafaune en Afrique. Tous les pays africains, même les plus soucieux de préserver leur richesse naturelle, sont aujourd’hui confrontés au fléau du braconnage. Afin de mieux appréhender la réalité de la lutte pour sauvegarder ce qu’il reste de la vie sauvage en Afrique, je suis parti pour deux semaines afin de participer à un programme au Kenya de soutien aux Rangers. J’y ai rencontré des héros parfois inconscients des dangers auxquels ils font face, car pour une poignée de dollars ils risquent leur vie pour protéger les derniers géants de la savane. Une rencontre passionnée, marquée de respect pour des gens qui risquent tout sans avoir des moyens à la hauteur de leur tâche.

Les éléphants disparaissent de l’Afrique, mais pour la plupart d’entre nous cela ne reste que des chiffres qui se soustraient. Car on ne prend conscience de la valeur d’un éléphant que lorsqu’on voit le cadavre de l’un de ces mastodontes. Un immense sentiment de gâchis se mêle à l’odeur insupportable de la putréfaction. Tout ça pour ça ? 5 tonnes ou plus de viande qui ne seront pas même consommées, des mouches qui s’activent avec frénésie, et l’on remarque à peine la défense manquante de l’éléphant trépassé. Pour quelques kilos d’or blanc (environ 2’000 dollars le kilo sur le marché, mais le prix de vente peut atteindre 30 fois cette somme !), les vrais rois de la jungle se font mettre à mort. Car les braconniers, soucieux d’opérer rapidement, tuent la plupart du temps les éléphants pour une seule défense. Ce n’est que s’ils pensent ne pas avoir été repérés par les rangers qu’ils reviennent par la suite sur le lieu de leur méfait pour s’emparer de la défense restante. Les scrupules, les regrets appartiennent au monde de ceux qui observent les éléphants évoluer sans un bruit dans leur milieu naturel, émerveillés que de si grands animaux puissent se déplacer en silence. C’est cet univers, fermé aux braconniers vénaux, que les rangers du Kenya s’acharnent à préserver.


A préserver contre la gangrène terroriste tout d’abord. En effet, le marché de l’ivoire, qu’il porte sur les défenses d’éléphants ou les cornes de rhinocéros, soutient les pires groupes extrémistes de la planète. Al-Shabaab en Somalie et Boko Haram au Nigéria profitent par exemple de la manne financière dégagée par le commerce illégal de l’ivoire pour financer leurs attentats meurtriers. C’est comme si le peu de respect que l’on avait pour la vie humaine se déclinait sur la vie animale. Face à ces individus dangereux pour tout type de vie sur Terre, la réponse des rangers kenyans est maximale ; dans les zones à risques, principalement le nord-est du pays ou au nord-ouest de Nairobi, ils sont armés et mènent l’affrontement avec détermination et parfois… avec de nombreux morts à la clé. D’un côté comme de l’autre. L’un des rangers avec qui j’ai passé une partie de mon séjour, a failli perdre la vie lors d’une patrouille de routine ; un homme armé d’une hache, les yeux rouges de haine, a couru en sa direction pour lui planter son arme mortelle. Expérimenté, le ranger a su se protéger et mettre hors d’état de nuire son assaillant. Pas un mois ne passe sans que les gardiens de la nature ne payent de leur vie leur lutte pour la sauvegarde de la nature.

Les rangers du Kenya s’acharnent également à préserver la nature contre les pratiques ancestrales. Car les braconniers ne sont pas tous des terroristes, loin s’en faut. Certains chassent l’éléphant pour des raisons de subsistance. Dans le parc national de Tsavo, l’un des plus grands du monde et celui dans lequel j’ai passé deux semaines, des dizaines de milliers de Kenyans vivent à l’intérieur de l’enceinte naturelle et protégée. Certains de ses habitants y ont toujours vécu. Leurs ancêtres également. Et depuis des générations, chasser les éléphants pour nourrir sa famille est une activité normale. Sauf que, depuis les générations précédentes, la population éléphantine s’est drastiquement rétrécie alors que le nombre d’êtres humains s’est dans le même temps accru. On prend donc fait et cause pour ce que l’on pense être une méthode de survie pour les occupants ; il n’en est toutefois rien dans les faits, car les options qui leur sont offertes sont diverses et variées.

Il faut savoir qu’à Tsavo, les rangers ne sont pas armés. Lorsqu’ils mettent la main sur des bûcherons illégaux (la coupe d’arbres y est interdite), ces derniers ont le droit à des formations sur la nécessité de protéger la flore et la faune du parc. Les bûcherons indélicats récupèrent même par la suite leur hache, confisquée par les rangers lors de l’arrestation de manière temporaire. Plus encore : dans la plupart des cas, les services de rangers leur proposent de travailler pour eux, comme… ranger ! Bien des rangers sont en réalité d’anciens braconniers reconvertis. Cette solution semble toutefois peu pérenne ; on voit mal comment l’Etat kenyan pourrait fournir un emploi à tout malfaiteur qui souhaiterait tracer un trait sur son passé de bandit, à moins d’employer en fin de compte toute la population habitant dans les parcs protégés. J’ai moi-même assisté à des arrestations de bûcherons, chasseurs de petit gibier qui utilisent des pièges assez barbares (les animaux sont empoisonnés ou s’étranglent pendant des jours jusqu’à se couper le cou). Et si certains transpirent l’ignorance, d’autres exhalent la méchanceté.

Car ces méfaits sont parfois annonciateurs d’une montée en puissance dans le crime contre la nature. Ces malfaiteurs de basse intensité passent au niveau supérieur, attirés par les profits que l’on peut réaliser avec l’ivoire. Trois jours d’intense labeur à couper des arbres, pour ensuite en faire du charbon de bois, ramènent en tout et pour tout 50 à 60 dollars, à se partager à trois ou quatre. Et pour avoir eu l’occasion de détruire avec beaucoup d’efforts les fours construits par des bûcherons illégaux, je n’ose imaginer le travail pour les constituer. Un salaire de ranger, c’est environ une paye d’une centaine de dollars mensuels. Chasser l’éléphant ne coûte, dans sa version la plus simple et la plus lâche, que le prix d’une sarbacane et un poison à base de graines d’acacias. Quelques dollars tout au plus de dépenses. Le braconnier souffle son projectile, suit jusqu’à deux jours les pas de l’éléphant agonisant, puis, lorsque le géant s’effondre, il lui retire l’une de ses défenses. 30 minutes pour l’extraction si le criminel est expérimenté, minimum 2’000 dollars à la clé. Le crime paie, c’est bien connu.

Mais les rangers du parc Tsavo sont bien décidés à faire payer le prix le plus fort aux braconniers. Afin de les traquer, au sol, ils observent la moindre trace de pas suspecte, car même un chien peut indiquer la présence de braconniers. Leurs vêtements sont usés jusqu’à la corde, ils traversent sous la canicule des territoires immenses chaque jour avec en tout et pour tout une gourde d’un litre d’eau pour se désaltérer. En l’air, ils ont l’appui d’un autogyre (ou gyrocoptère), une sorte d’aéronef fait de bric et de broc mais qui leur a changé la vie. C’est d’ailleurs grâce à cet engin qu’une carcasse d’éléphant a pu être identifiée un jour ; ni une ni deux, branle-bas de combat, toutes les équipes ont été mobilisées pour inspecter les lieux. Aidés des unités paramilitaires de Kenya Wildlife Service (service de la protection de la nature du Kenya, sortes de super-rangers équipés de matériel militaire) qui accourent lorsqu’un cadavre d’éléphant est découvert, un homme surgit avec un t-shirt orange « crime scene », des photos sont prises des empruntes de tous les pieds humains identifiables autour de la carcasse. On se croirait dans « les experts dans le bush », sauf que le matériel le plus onéreux visible sur le terrain consiste en une tablette numérique. L’histoire se finit bien, puisque grâce à cet important dispositif, six suspects sont arrêtés plus tard dans la soirée. Deux d’entre eux passeront aux aveux. Si aucun juge n’accepte de pot de vin par la suite, il pourra s’écouler 10 ans jusqu’à qu’ils revoient la lumière du jour. L’un des malfaiteurs était toutefois, à 30 ans à peine, appréhendé pour la sixième fois. La justice s’acharne sur ceux qui n’ont pas les moyens de l’acheter, et le Kenya ne fait pas exception à cette autre règle. Le crime permet d’acheter la justice, une réalité à laquelle les rangers refusent de se plier. Peu importe, ils l’arrêteront une septième fois, m’ont-ils affirmés. Un travail de Sisyphe pour sauver les Titans.

Seule une expérience aux côtés des rangers permet de comprendre pourquoi leur passion surpasse leur désespoir. Lors des patrouilles, on commence avec toutes les couleurs des promesses de l’aube. On continue en évoluant dans un milieu grouillant de vie, croisant des éléphants, des buffles ou des lions. Lorsque le temps du repos bien mérité vient, le spectacle de la nuit avec ses étoiles dansantes et scintillantes nous rappelle ce que l’on perd en vivant dans une ville. Les rangers aiment le théâtre de cette vie, souhaitent en être les acteurs principaux ; pour cela, ils sont prêts à faire sortir les resquilleurs.

Les raisons qui mènent à la disparition de la mégafaune en Afrique sont complexes. Extrémisme, pauvreté et corruption, pour ne citer que les causes les plus ostensibles. La réponse des autorités reste inadéquate, puisque sans les patrouilles des rangers, les parcs naturels du Kenya seraient à peine surveillés. La plupart de ces rangers reçoivent leur salaire d’ONG nationales ou internationales, qui sont toujours à la recherche de financement pour étendre la surveillance à de nouvelles zones.

La survie de la population éléphantine dépend de ces protecteurs en haillons, qui bravent tous les périls pour sauver les derniers éléphants de la planète. Après avoir pu côtoyer durant deux semaines ces géants d’humanité qui sauvent quotidiennement les géants de la savane, je suis persuadé que le combat contre le braconnage peut être gagné sur le terrain. On n’oublie jamais l’odeur de la carcasse d’un éléphant tué pour quelques kilos d’ivoire, mais l’empreinte laissée par l’activité presque désintéressée des rangers est tout aussi indélébile. Cela ne dépend aujourd’hui que de nous d’apporter ou non une aide aux rangers, à travers de petites et grandes ONG qui peuvent faire et font la différence. Laissons notre propre passion surpasser notre désespoir, et agissons pour que la mégafaune africaine puisse continuer à être observée lors des safaris durant les prochaines décennies. Soutenons les rangers d’Afrique.



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