Jan 10 2015
Et surtout… la santé !

Charlie est mort, vive Charlie. La France se réveille avec la gueule de bois du pays touché par le terrorisme. Au même moment où des esprits libres se sont évanouis pour de bon, 2’000 morts au Nigeria victimes des djihadistes de Boko Haram nous rappellent que c’est un combat contre lequel nous ne sommes pas tous également armés. Les Français, eux, avaient des plumes; les Nigériens, eux, auraient peut-être souhaité en posséder. Quant à Breivik, lui, il se marre dans sa cellule, il se frotte les mains avec célérité, ces mêmes mains qui méthodiquement, ont mis le feu à une septantaine de Norvégiens.

La guerre dans laquelle nous sommes définitivement engagés, une guerre qui était là mais que nous refusions de voir, n’a de civilisationnelle que notre esprit limité. A la suite du 11 septembre 2001, les États-Unis, que l’Europe et surtout la France ne comprenaient pas, ont lancé la « guerre contre le terrorisme ». Il faut dire que question guerre, les Étasuniens en sont friands: contre le communisme, contre les drogues, contre les dictatures… il n’est plus un souci qui ne se résolve sans des tenues treillis. Là où le bât blesse, c’est qu’on ne peut parler de réussite: les gauchistes se maintiennent en Amérique latine malgré les assassinats, les drogues dures n’ont jamais autant extasié les Américains, les dictatures ont été remplacées par d’autres dictatures… La civilisation américaine, comme toute puissance hégémonique dans l’histoire, ne cesse d’attiser le feu dans lequel elle se brûle et se perd avec un plaisir masochiste. L’attaque ignoble du 11 septembre, écho d’une frustration qui a grandi dans un terreau fertile depuis des décennies, a engendré le fils naturel des États-Unis : la guerre. En Afghanistan, en Irak, au Yémen, au Pakistan, en Somalie, la liste des pays ciblés est longue. Et lorsqu’ils n’ont pas envoyé leurs boys faire le travail, ce furent des intermédiaires qui s’en chargèrent.

La France découvre aujourd’hui un nouveau terrorisme sur son territoire, pas parce qu’il est idéologique, pas parce qu’il est exécuté par quelques pauvres types perdus dans un monde qui ne leur a pas fait de cadeaux, mais parce que ce terrorisme est conjugué avec la nouvelle force de frappe des médias, en d’autres termes internet. Twitter, Youtube, Facebook donnent la vraie mesure de ce que le terrorisme est capable d’accomplir : susciter la peur. Deux prises d’otages, deux séries d’assassinats, et 500 millions d’Européens (1 millard d’Occidentaux ?) ont peur. Bien sûr, les « marches républicaines » qui sont organisées par les Français ce weekend sont là pour démontrer qu’ensemble, les Français refusent de se laisser égorger sous la lame acérée de la terreur. Toutefois, quelqu’un douterait-il sincèrement de quels partis politiques vont profiter du crime et voir leurs effectifs partisans ou électoraux gonfler ? S’agira-t-il de ceux appelant à la raison, ou de ceux se drapant de l’émotion facile et la rhétorique civilisationnelle ?

Le courage revendiqué et montré aujourd’hui en France n’est, malheureusement, qu’une façade. Brillante, exaltante, encourageante, ce courage l’est sans aucun doute; il faudrait avoir le coeur bien sec pour ne pas être touché par la solidarité affichée au sein des médias, des élites et du peuple français. Mais elle ne durera pas. Car lorsqu’on soigne une maladie du coeur avec une injection contre la peste, la déficience cardiaque ne peut aller qu’en empirant. Si le diagnostic est erroné, toute la bonne volonté du monde pour trouver la médecine échouera lamentablement.

Comme les Etats-Unis lors du 11 septembre 2001, la France et l’Europe du 7 janvier 2015 refusent leur part de responsabilité. Il est vrai que lorsqu’on se fait gifler, notre premier réflexe n’est pas de s’enquérir de la raison profonde de cette attaque. Cela est encore plus vrai lorsqu’il s’agit d’une nation : il est impératif de rappeler que la nation « ne cèdera pas face au terrorisme ». Quoi de plus naturel, après tout.

Malheureusement pour nos nations occidentales, persistant dans leur cécité totale, nos maux sont anciens, enracinés dans l’histoire. La mondialisation économique a bien eu lieu, tout comme d’autres types de mondialisations : culturelle, intellectuelle, politique, militaire et populaire. Pouvait-il en être autrement ? Aux bribes d’informations, autrefois relayées par les canaux officiels (et donc censurées), est arrivé internet et son cortèges de bonheurs et malheurs. On peut se passer des journaux télévisés ou de la presse, et c’est d’ailleurs ce que nous avons tous commencé à faire. Ce qui signifie qu’il devient possible de chercher des sources d’informations opposées, inédites et controversées. Ce formidable et impétueux flot d’information est toutefois retenu par un barrage gigantesque, à peine perceptible, et si solidement implanté en chacun de nous que nous ne le voyons plus : notre paresse dans la recherche de l’information, puisque par manque d’esprit critique, nous revenons toujours nous abreuver à la même fontaine qui, à un moment ou un autre, nous a rafraichi. Ainsi, que ce soit le New York Times, Al Jaeera, le Hindustan Times, des blogs djihadistes, des blogs identitaires, notre délicieuse paresse nous pousse à savourer le monde tel que nous connaissons déjà, où les coutumes et les codes nous sont familiers, où les rideaux de la nostalgie nous évitent de voir au-dehors. La nouveauté de la mondialisation réside dans le fait que moi, Suisse, je peux devenir dépendant du Hindustan Times. La constante, c’est que je vais difficilement prêter l’oreille à ce que les opposants à mon journal indien préféré lui reprochent. Je suis resté un idiot donc, mais un idiot mondialisé et fan de Bollywood.

Nos maux sont donc enchevêtrés : une paresse intellectuelle sans limites qui se vautre dans le lit d’une mondialisation inéquitable. Je suis en mesure aujourd’hui de comprendre que moi, Irakien, je dois ma situation actuelle à l’Oncle Sam. Sauf que, paresseux, ou peu éduqué, je ne retiens que « Mort à l’Amérique », que je m’empresse de scander de manière romantique et passionnée, kalachnikov à la main, avec mes camarades de chambrée qui puent la chèvre. Mais je m’oublie : au fond de notre chambre, nous avons préparé quelques lits pour nos amis Français, Allemands, Britannique, Suisses, Étasuniens, Hongrois, ou que sais-je encore. Ils viennent demain, et on a une journée chargée, 3 familles à décapiter. Si on le fait bien, al-Baghdadi nous a promis un journaliste à étêter en fin de journée. Même qu’on sera pris en photo pour le rapport annuel d’ISIS.

L’autre aveuglement s’enracine dans la mythologique du « fou musulman ». L’Islam, tout comme les Etats-Unis d’ailleurs, est en guerre permanente. Les deux sont en guerre depuis au moins aussi longtemps. Et tous les deux sont en guerre pour les mêmes raisons, bien que dans la guerre inter-musulmane on puisse entrevoir la raison. L’Islam est engagé dans sa bataille des Lumières, pour oser le paradigme occidentale, et les Musulmans n’ont pas attendu que les médias se focalisent sur les révoltes arabes pour s’y engager. Ils ont cependant souvent rencontré un problème : ceux-là même qui s’estiment dépositaires des Lumières, les Occidentaux, sont ceux-là même qui ne les ont pas soutenus lorsqu’il en avait le plus besoin. Le « fou musulman » est un réactionnaire, en guerre idéologique, en guerre pour maintenir ses privilèges, en guerre pour donner un sens à sa vie. Il existe, il est peut-être notre voisin, mais il n’est pas que « musulman ». Il est parfois désaxé, pauvre, sans perspectives, ainsi que moustachu, portant des jeans Levi’s, mangeant des choux-fleurs. Il ne me viendrait pourtant pas à l’esprit d’avoir peur des mangeurs de choux-fleurs, bien que, je doive l’avouer, les choux-fleurs me donnent de l’urticaire. Et pourtant, je retiens avant tout de ce fou barbare, qui traverse allégrement les frontières de la vie en société, qu’il est musulman. Oui, il crie « Allahou Akbar » comme d’autres crieraient « les choux-fleurs au pouvoir ! », mais suis-je capable d’être critique dans ma compréhension de l’information, ou suis-je condamner à écouter le Akbar Times comme je lis le Hindustan Times ? Je ne dois pas laisser à un terroriste la possibilité de me dicter comment comprendre son acte. Tout d’abord, parce qu’il est certainement incapable de comprendre lui-même pourquoi il s’est lancé dans la barbarie, car si il avait été capable de le faire, il aurait choisi des moyens plus insidieux. D’autre part, parce que faire entrer 1 milliards d’individus dans la peau d’un seul, ça risque d’être serré là-dedans. Je ne me retrouve pas plus dans les « fous chrétiens » qui tuent aux Etats-Unis sous prétexte de sauver des vies à venir, que je ne retrouve mon buraliste afghan dans des encagoulés assassins braillant un nom de dieu. Qui, à moins d’être légitimement élu, peu se targuer d’être le porte-parole d’une quelconque communauté ?

Qui, en Europe, se reconnaît sous les traits de Breivik, l’assassin norvégien ? Fils sorti de sa pute la mère d’extrême droite, il est blanc, européen, éduqué, radicalisé, et meurtrier de masse. Il assume ses actes, car bien que soixante-dix vierges ne l’attendent pas pour plus tard, il est le héros du combat contre l’immigré musulman. Il n’a fait que mettre à nu les problèmes identifiés par son cerveau malade, et ouvrir par la même occasion la voie à tous ses petits amis aux crâne rasé. Féru d’internet par le biais duquel il a tenté de comprendre la mondialisation, il est désespéré de ne pouvoir plus y accéder une fois emprisonné entre quatre murs. Toi, lecteur qui ne porte pas une affection particulière pour les chapeaux blancs pointus et les doc martens, accepterais-tu que l’on te définisse comme un coreligionnaire de Breivik ? Je sais bien que l’attrait de porter des chaussures aux bouts de métal est très tendance en Europe, mais je refuse malgré que l’on me rattache dans quelque mesure que ce soit à un pauv’ type, certes célèbre, mais qui reste un pauvre hère malgré tout.

Les maux sont ici pleinement identifiés : mondialisation asymétrique, paresse intellectuelle, et amalgames. Le diagnostic ne saurait être plus clair, notre maladie déploie ses racines bien au-delà de notre époque. Elle est insidieuse, pernicieuse, vicieuse même, et à tout dire, on se demande qui pourra inventer un traitement pour l’éradiquer. Si certains cataplasmes sauraient provoquer des signes annonciateurs de guérison, tels des compresses d’égalité apposées sur les béantes blessures mondiales, les médicaments qui seront ponctionnés dans la pharmacie du commerce sont bien connus : surveillance et cybersurveillance, alliance avec les ennemis d’hier qui aujourd’hui se revendiquent du combat contre l’obscurantisme, alors qu’ils sont responsables des ténèbres dans leurs propres contrées, durcissement des politiques intérieures et internationales… Les conséquences sur nos affects ne sont pas moins connues, puisque la peur, seule fille naturelle de ces réactions épidermiques, va nous donner la main et nous guider dans sa grotte aux mille périls. Les parois transpirent de haine, les cailloux sont tranchants sous le pied, et l’écho se perd dans les tréfonds de l’indiscernable abîme. Lorsque nos yeux s’habituent à l’obscurité, on y rencontre Boko Haram et sa pile de 2’000 cadavres, les tablibans jouant avec les têtes sans vie de 140 enfants au Pakistan, mais aussi Sarkozy tout sourire de son intervention en Libye, Bush cavalant un peu partout dans le monde, le fiasco de décennies de politique ratée en Iran, les salamalecs faits au rois saoudiens, sans oublier les sempiternels chapeaux blancs pointus et les docs martens. On se bouscule dans cette caverne, heureusement que les bords sont avantageusement glissants. On y fait son nid mû par la peur, mais en ressortir requiert soit une volonté exceptionnelle (après tout, si cette antre est autant habitée, c’est que je ne dois pas être forcément dans le faux), soit un concours de circonstance exceptionnel. Le mieux, est de ne pas donner la main à cette mauvaise compagne qui vous y amène. Être courageux dès le début est moins difficile que de l’être plus tard, le temps passé avec les rebuts nous sape nos forces.

La peur d’approcher des hommes barbus au coin de la rue, d’adresser la parole à une femme voilée, n’a rien de très différent de celle nous éloigne d’un rassemblement de skin heads. Sauf que ces derniers ont fait ouvertement allégeance à l’intolérance pour oublier l’insignifiance de leur existence, et pour peu que votre teint soit basané, c’est la rossée qui vous attend. Les musulmans, eux, ont juste peur de la mort, et pensent pouvoir trouver un réconfort en tournant le chef vers le ciel, espérant que tout ne s’arrêtera pas ici-bas. Bien que la même peur habite ces deux groupes, de qui vous sentez-vous le plus proche ? J’ai emprunté quant à moi ni l’une ni l’autre de ces voix, mais il y a une voie où le respect mutuel et le dialogue sont possibles. L’autre voie, qui a commencé depuis 15 ans à gangrener l’Europe telle une maladie que l’on croyait expectorée en 1945, nous en connaissons les tenants et aboutissants. Si-si, c’est documenté, je vous le jure. C’est la même d’ailleurs empruntée par ces 4 assassins français, celles aussi empruntés par les mouvements au Nigeria et Syrie : c’est le chemin qui nous mène à la caverne de la peur.

La peine de mort, châtiment risible s’il en est dans le cas de kamikazes prêts à se jeter sur le flingue du premier policier venu, va ainsi être à nouveau abordé de manière électrique. La surveillance pour le bien du citoyen, la restriction de ses libertés, l’adulation de l’Etat, sont autant d’ingrédients que l’on va nous servir dans notre verre, et nous boirons au cocktail de la peur à l’unisson. A tous ces Français et Européens prompts à se moquer des Etats-Unis en 2001, je dis… apprenez!, et faites mieux que l’objet de vos sarcasmes. Seul la sérénité, la fraternité, et votre goût pour la liberté peuvent vous faire dépasser notre peur. Ne rions pas des imbéciles, rions-nous de la mort. Elle nous prendra bien un jour ou l’autre, et la seule décision qui s’offre à nous, c’est de choisir si nous souhaitons d’ici notre fatal baiser vivre libres ou non. Tout le reste n’est que littérature et billevesées.



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