Fév 20 2016
La parole est d’or, le silence d’argent

C’est avec mes doigts que j’écris, avec mon cerveau que je réfléchis, mais la vrai révolution, elle est à chercher dans la langue. C’est avec elle que je communique avec l’autre, que je j’établis des ponts qui sont immédiatement empruntés par moi et par mes interlocuteurs.

Mes doigts sont sourds. Mon cerveau est muet. Ma bouche, elle, a la chance d’être connectée avec mon oreille. C’est un travail d’équipe: action et réaction. Je comprends, et je réagis en fonction. J’adapte, je précise, je compatis.

La parole révèle et crée. Le monde est non pas parce que la lumière fût, mais parce que la parole fut dite. Elle fut dite à quelqu’un. Un homme, une femme, était là pour écouter. Et recevoir. Et dire merci.

Sans ce mouvement si humain, il n’y a pas d’espoir, aucun plaisir. On reste dans une bulle nécrophage, se rétrécissant constamment, étouffant et qui bientôt ne nous permet plus de voir le monde alentour. La parole transperce notre « rêve personnel » toltèque pour s’affirmer dans le « rêve personnel » de l’autre. Elle est la seule preuve tangible que l’autre n’est pas juste mon rêve, car il me parle à son tour. Sans que j’en sois le marionnettiste, car l’autre m’étonne toujours, m’amène à revoir la réalité que je tenais pour acquise. Nos réalités se rencontrent, explosent, et se recomposent.

Refuser la parole, c’est priver l’autre de grandir, mais c’est surtout se refuser à soi-même un monde de possibilités. On juge, on caricature, on s’enferme dans les lieux communs. S’inviter dans une bulle alternative, fabriquée par un parcours et des idées différentes, qu’il y a-t-il plus merveilleux ? La peur, cette mortifère conseillère qui nous crie de toutes ses forces « ne saute pas ! », s’interpose entre moi et lui. Elle me susurre à l’oreille que je risque le rejet. Entrer dans une bulle alternative, me dit-elle, c’est offrir un trou béant dans sa propre bulle aux moqueries qui risqueraient de s’engouffrer avec délectation. C’est ouvrir, de manière définitive, une brèche dans ma confortable certitude. Rien ne sera plus jamais comme avant. Rien, hormis l’oubli qui fait toutefois un travail imparfait, ne pourra colmater cette ouverture. J’ai donc peur de parler à cette inconnu, qui risque de me renvoyer à toutes mes faiblesses. Car ses faiblesses sont les miennes, une fois notre jonction établie, et répondre à ses propres défauts, c’est voir les miens.

Flanqué de ma fidèle conseillère qui jamais ne me quitte, je refuse de parler. Je cogite, j’écris, mais je ne parle pas. Ma voix reste un faible filet ni assez profond ni assez caverneux pour se matérialiser auprès mon alter bulla. Les platitudes ont l’extraordinaire propriété de rebondir avant même d’avoir atteint les tympans. Elles se contentent de flotter entre deux eaux, inertes à force de s’écraser sans jamais traverser. Un ami me disait : « Je cultive mon côté trivial, ça me rend plus humain »; à cela je réponds non!, cela me rend plus mort. Etre humain, c’est être vivant. Or, la vie ne consiste pas à collectionner les paroles les plus plates, mais au contraire les plus pointues. Celles qui comptent sont affûtées, tranchantes, et par conséquent blessent parfois. Mais si je ne vois pas mon propre sang couler, comment puis-je savoir que j’existe ? Parce que je pense ? Non, je sais que j’existe parce que d’autres pensent avec moi. Parce que d’autres me disent que je pense. Et je dois l’écouter, pas le lire. Je dois voir l’individu se mouvoir dans toute sa superbe, lorsqu’il me permet d’entrer dans son intimité et l’entendre me dire « je te hais ! » ou « je t’aime ! », peu importe, tant qu’il ne m’ignore pas. Et pour autant que l’on soit sincère, ouvert, à l’écoute, la haine s’efface toujours pour laisser place à l’amour. L’amour, pour les plus lucides d’entre nous, est la seule et unique quête. D’aucuns, peu volubiles certainement, s’en rendront compte trop tard pour eux. En raison de la peur, d’une mauvaise éducation, par ego, on pense qu’une seule bulle peut suffire. Rien n’est plus faux : une, deux, dix, cent bulles ne suffisent pas. C’est un état d’esprit supérieur qu’il faut attendre, celui qui nous permet de sauter le superficiel pour passer à ce qui compte, tout le temps, avec tout le monde.

Je te parlerai de mes peurs et de mes échecs, de ce qui me conduit à errer sans but ne sachant plus s’il y a une sortie à l’enfer. Tu ne me jugeras plus aussi sévèrement et, toi, tu auras moins mal. Car la haine est parasitaire et se reproduit dans le flux sanguin, elle finit se frayer son chemin jusqu’à atteindre le coeur pour y instiller encore et toujours plus de peur.

La parole, bien ou mal utilisée, peut être créatrice. Le silence, bien ou mal utilisé, ne l’est jamais.



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