Oct 22 2017
Féminisme: #metoo, un énième signe du changement de régime égalitariste

Au degré de culture auquel est parvenu le genre humain, la guerre est un moyen indispensable pour la perfectionner encore ; et ce n’est qu’après l’achèvement (Dieu sait quand) de cette culture qu’une paix éternelle nous serait salutaire et deviendrait possible.
Kant, Conjectures sur les débuts de l’histoire humaine

L’émergence du féminisme dans les années 60 est le plus grand bouleversement intellectuel depuis la pensée rationnelle socratique. Sauf que Socrate n’a « que » changé la manière de penser d’une élite, alors que les féministes ont redéfinis les rapports de forces entre homme et femmes, ont renvoyé des traditions millénaires aux oubliettes, ont émancipé l’humanité de son obsession de la nécessité naturelle. Ce n’est pas un hasard si le féminisme accouchera du respect des minorités sexuelles, du droit à l’avortement, de l’écologie, et surtout de la a pensée post-moderne : tout ce qui était inenvisageable jusqu’alors, car la société qui encadrait la reproduction (ou plutôt la survie de l’espèce), est balayé. La contingence s’impose et devient norme. Les femmes deviennent plus que de simples outils à procréer, et accèdent à la catégorie si enviée d’êtres pensants. Les femmes devenant plus qu’un simple utérus, les bases du patriarcat oligarchique sont soufflées. Un Etat total, avec pour nouvelle idéologie l’égalité totale, sort des cendres du vieux monde.

Depuis les années 60, les rapports entre hommes et femmes se cherchent un nouvel équilibre. Car on ne change pas 100’000 ans de patriarcat en cinq petites décennies. Tout est à reconstruire. L’Etat s’introduit définitivement dans la sphère familiale, veillant au bien-être de ses composants. Les sociétés occidentales, marginalisant la loi du plus fort et se mettent à célébrer la loi de l’égalité. Elles deviennent totales : elles corrigent l’inégalité, ne se contentant pas de la promouvoir. L’Etat doit donc tout savoir sur citoyens, pour veiller à ce que le faible soit protégé. Pour ce faire, il a fallu laisser la couleuvre étatique se faufiler dans tous les interstices de notre vie, afin qu’elle puisse collecter des données et rééquilibrer là où la balance penche trop d’un côté. Et cela a pour conséquence que nous avons construit, ou plutôt que nous sommes en cours d’édification de sociétés basées sur des valeurs radicalement différentes, où la sécurité prime sur la liberté.

Les femmes souhaitent elles aussi être libres, pouvoir exercer le même métier qu’un homme, être payées le même salaire, et se promener sans être la proie des désaxés, rétorquerait un lecteur avisé. Certes, sauf que l’on demande à l’Etat de remédier à tous les problèmes sécuritaires et d’user du monopole de la violence légitime. On demande de nouvelles législation et surtout un contrôle accru des citoyens. La liberté, c’est le chaos et le règne du plus fort (ou du plus malin). La sécurité repose donc sur l’information sur et le contrôle de l’individu en vue de procéder à la correction de la société – en d’autres termes de l’individu. Ce sont ces trois composantes qui font que nos sociétés sont totales.

Un lecteur encore plus avisé me ferait remarquer que le troc de liberté contre la sécurité n’a rien de nouveau: les seigneurs d’autrefois sont identiques aux Etats d’aujourd’hui qui tous offrent protection à des sujets qui consentent « de leur plein gré » à céder leur liberté au détenteur du monopole de la violence légitime, qu’il soit roi ou président ne changent rien à l’opération. Certes, sauf que la nouveauté est le cadre philosophique et idéologique : il est devenu acceptable de se reconnaître faible. Le mépris des aristocrates pour leurs sujets était public ; lorsque nos politiciens se laissent aller ostensiblement à un tel mépris pour le plus faible, ils sont automatiquement disqualifiés. L’Etat d’après mai 68 n’a aucun dédain pour le plus faible, au contraire, il cherche à l’élever et le renforcer. La situation d’un roturier ou d’un serf n’était ni enviable ni corrigée. Aucune information n’était collectée pour procéder à la correction, bien que qu’un contrôle (incomplet) ait été opéré.

Mais est-ce que le contrat social rousseauiste ne réunit pas ces trois composantes, librement acceptées par les concitoyens ? Dans une certaine mesure, oui : mais le contrat social n’est qu’une fiction, une fable que personne ne cherchera à mettre en application. Jusqu’à mai 68. A partir de cette date, démontrant par ailleurs que Rousseau se trompait sur les femmes (peureuses et incultes), c’est un Etat total voit le jour. Ce n’est en rien un hasard si l’URSS, précurseur sur le droits des femmes (vote, avortement) et aussi un précurseur temporaire de l’Etat total. Mais il faut veiller à ne pas faire l’amalgame entre total et totalitaire : l’un assure la protection de l’ensemble de ses éléments, l’autres choisi quels sont ses bons éléments. L’Etat total place l’égalité au-dessus de la liberté individualiste, alors que l’Etat totalitaire n’a que faire de l’individualisme et lui oppose autoritairement le culte du chef.

La liberté s’oppose ainsi à la sécurité créée par la collecte d’information, le contrôle et la correction de l’individu. La liberté s’oppose à l’égalité, car cette dernière renverse le pouvoir détenu par quelques-uns pour qu’il bénéficie à tous. La liberté des uns s’arrêtant là où commence celle des autres, lorsque le nombre des « autres » augmente en raison de l’égalité, les frontières qui délimitent la liberté des quelques-uns se réduisent comme une peau de chagrin. Les rapports de pouvoir entre les individus ne cessent d’être corrigés depuis mai 68 : la loi du plus fort ou du plus malin tend toujours plus à être mise hors-jeu. Les sociétés n’atteindront peut-être jamais cet objectif, tout comme elles ne parviendront pas à éradiquer le crime. Mais cette tendance est indéniable, elle est notre histoire profonde, et qui ne l’observe pas ne comprends pas le monde qui s’est ouvert à nous depuis mai 68.

Toutes les strates qui composent nos sociétés sont affectées. En histoire, nous jetons un regard impuissant sur un passé dépassé. En philosophie, nous ne pouvons plus lire de la même manière Nietzsche, Kant, Platon ou Rousseau, qui ressemblent à autant de monstres dépourvus de la moindre compassion. En politique, tout discours est dorénavant empreint d’égalitarisme. En biologie, nous portons un regard ébahi sur l’homosexualité animale et réécrivons la théorie de Darwin pour la faire coller à nos attentes. Le cinéma et la pop-culture montrent des femmes capables d’exploits sur-féminins, dépeignant un monde où la femme est capable de mettre à terre un homme. Il semble que seules les sciences comme les mathématiques ou la physique échappent à ce raz-de-marée, et encore, des campagnes de sensibilisation qui encouragent les femmes à s’adonner à ces disciplines sont régulièrement menées. La femme, et par extension tout ce qui est (était) perçu comme faible, s’est transformé en compas nous indiquant le nord.

Without the interplay of human against human, the chief interest in life is gone; most of the intellectual values are gone; most of the reason for living is gone.
Isaac Asimov, The Naked Sun

Plus encore, et c’est certainement le point le plus visible de la révolution copernicienne féministe, les relations entre hommes et femmes se cherchent de nouveaux repères. Ce qui a toujours été acceptable ne l’est plus. L’impact psychologique d’une drague un peu lourde est devenu intolérable pour celles qui ne se résignent plus à être victimes. Le regard que portent les sociétés occidentales sur une femme victime d’attouchement ou de remarques à connotation sexuelle s’est durci, et les blagues graveleuses qui débutainent à l’adolescence sont en passe d’être frappées d’obsolescence. La femme-objet est définitivement morte et enterrée, la femme-sujet s’impose en ce début du 21ème siècle. Le risque à mes yeux, mais mon propre parcours, éducation et apprentissage des relations homme-femme ne me permettent pas une clairvoyance honnête, c’est l’isolation de chaque sexe. On peut déjà lire que, sous peine d’être taxé de harcèleur sexuel, « complimenter la tenue d’une femme inconnue » est déconseillé. Nous dirigeons-nous vers une société de Solariens décrite par Asimov, dans Naked Sun, où chaque membre du couple est à distance l’un de l’autre, séparé par des centaines de kilomètres et ne se rencontrait que par holographie interposée ? Ou plus proche de nous, ne deviendrons-nous capable que de se rencontrer par media neutre, au moyen d’applications comme Tindle ? La libération de la parole féminine – et le refus de la peur – est salvatrice, cela ne fait aucun doute. Mais à l’aune de la tournure des discussions actuelles, je vois surtout une division et un rejet de toute forme d’interaction à caractère sexuel entre les deux sexes. Les femmes parlant de « porcs » pour qualifier les hommes, les hommes s’excusant presque d’exister. Il est certains que de nouvelles règles du jeu pour les parades nuptionales doivent être posées, mais les jeux amoureux doivent se poursuivre. Ma crainte, c’est que la technologie nous le permettant, la continuation du processus civilisationnel (Elias) conduise à une séparation des deux sexes.

Le soutien des femmes contre la peur doit être inconditionnel, mais notre besoin de securité ne devrait pas être absolu. Vivre, c’est parcourir le monde dans un chaos joyeux, nos blessures et meurtrissures contant une vie bien remplie sans mots superflus.



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