La caisse c’est par là

Tu n’étais pas une canne, au contraire. Tu étais un bras courant pour aller plus vite et plus loin. Tu m’as été ôté, comme l’ablation d’un sens sans anesthésie. Heureusement j’ai profité de ce sens autant avec fougue et passion, pour le peu de temps qu’il m’a été donné de le posséder. Aveugle ou sourd, je ne sais pas très bien, j’ai gardé ta mémoire vivante, galopante dans les quatre coins du monde.

J’ai parlé de toi à qui voulait écouter. Ils n’étaient pas nombreux, mais la quantité ne m’a jamais intéressé. Les doux murmures des volcans et les cris outranciers des montagnes ont fait écho à nos histoires. Certains Sapiens ont écarquillé les yeux, cherchant à comprendre sans y parvenir. Sauf peut-être un ou deux, plus alertes et empathiques. Tu les aurais aimé.

La profondeur et la complicité nous unissaient par-delà nos différences. Moi intellectuel, toi te moquant de mes travers. Toi déjà homme, moi encore enfant. Ensemble pourtant, nous riions jusqu’aux étoiles. L’espace-temps ployait sous nos délires adolescents, sa trame se fissurait.

Mais la gravité n’a pas été suffisante pour te retenir, tu es parti dans ton voyage intersidéral. J’ai dû grandir, et suis devenu bien différent de ce que tu as connu. Enfin, pas entièrement: tu as vu mon âme, j’ai vu la tienne, le reste n’est qu’épilogue à l’eau de rose. Tout commence et finit au même endroit, nous étions des chats de Shrödinger dont la boîte s’ouvrait immanquablement sur sa version vivante.

Il y a 20 ans, tu t’en es allé sans aucun motif ni préambule. Seul l’univers pouvais décider de pareille stupidité, car la sychronicité n’est pas faite pour être rompue, disent des hommes en blouse blanche. Peut-être y a-t-il quelque loi physique qui nous reste découvrir, une loi inconnue chaotique pouvant briser ce qui a été réuni. Les lois, toutes les lois, sont inventées par les hommes pour expliquer l’inconcevable. Peut-être suffit-il d’accepter que nous nous évertuons à donner du sens à ce qui n’en n’a pas. Seul le présent compte, qu’il se répète ou non.

Difficile donc d’en vouloir à la force qui accouché de notre impensable amitié, et de toute façon il est toujours trop tôt quand le rideau nous rappelle la seule vérité jamais prise en défaut. La tristesse de la perte est bien présente, mais le souffle de la gratitude souffle plus fort. J’ai eu la chance sublime, défiant toutes probabilités, de te connaître. Merci, big bang, de ta chaude explosion.

Eh! Mario! La caisse, c’est par là.

A propos jcv

Admin du site, égocentrique, élitiste, gauchiste et humaniste. Un peu cacatiste aussi, dit-on de moi.

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