Les Kogis, ou comment survivre face à la modernité lorsqu’on valorise la tradition

Village kogi « Lorsque vos scientifiques étudient la terre ou l’eau, c’est uniquement pour en tirer des bénéfices. Lorsque nous les étudions, c’est pour mieux la comprendre et l’aider. Vos hydrologues et géologues nous tuent et tuent la Terre Mère ! », me lance dans le noir de la nuit un représentant du peuple kogi, dont je discerne à peine les traits. Me voilà propulsé émissaire de la civilisation occidentale auprès d’un peuple autochtone colombien, mandataire de compagnies d’extractions mortifères que j’ai passé ma vie à combattre. Le coup est rude, mais je suis familier du processus sociologique à l’œuvre. Je suis là pour comprendre comment ce peuple très traditionnel et qui a la réputation d’être l’un des plus spirituels de l’Amérique du Sud, survit dans un monde chaque jour un peu plus mondialisé. Je passerai donc plusieurs jours à supporter les reproches sans broncher.

En effet, mes questionnements portent sur la possibilité de vivre à la fois de la tradition et la modernité, pour autant opposées que les deux puissent être ? La croyance religieuse recule à toute allure dans les sociétés européennes, nos idoles s’effondrent. Est-ce le propre de la modernité de douter autant que de consommer ? Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, je suis parti vivre dans village du peuple autochtone kogi en Colombie. On m’avait prévenu qu’il s’agissait d’un peuple très fermé, et qu’il serait très difficile d’accès. J’ai persévéré toutefois, je me sentais irrésistiblement attiré par ce peuple qu’on me disait très spirituel, et il me fallut plus d’un mois pour les convaincre de me recevoir dans leurs habitations situées dans les montagnes. Les réflexions présentées ci-dessous sont le fruit de quelques jours passés dans l’un de leur village, nommé Dumingueka, et de nombreuses visites dans une maison indigène de Santa Marta.

Une brève présentation de ce peuple de 25’000 âmes s’impose, car on ne peut comprendre sa lutte contre les méfaits de la modernité sans connaître son histoire et sa cosmogonie. Dans les montagnes de la Sierra Nevada de Santa Marta, dans le nord Colombie, quatre peuples aux coutumes quasi-identiques, mais aux langues différentes, préservent ce qu’ils estiment « le cœur du monde ». Les Kogis, les Wi-was, les Arhuacos et les Kankuamos ont vraisemblablement formé un seul peuple unis par une seule langue au temps pré-coloniaux, mais ils ont progressivement changé face à la modernité, aux maladies, aux fusils et aux missionnaires amenés dans les soutes des galions espagnols.

Des quatre peuples, les Kankuamos ont presque disparu aujourd’hui en s’assimilant à la colombienne. Les Wi-was et les Arhuacos bataillent dur contre la modernité, tout en l’incorporant dans leurs manières de vivre. Certains Arhuacos se plaignent d’avoir eu à jouer le rôle de défenseurs et protecteurs des quatre peuples, en particulier pour le compte des Kogis qui, à l’arrivée des Conquistadors en quête d’or, se sont réfugiés dans les hauteurs de la Sierra Nevada pour s’isoler du monde pour poursuivre autant que possible une vie paisible. La population aruhaca a fait face à l’envahisseur, et est restée au contact des nouveaux arrivants et leur modernité tout en protégeant de son mieux la Sierra Nevada, ses habitants, et la « línea negra » (la ligne noire), une zone côtière bordant la Sierra Nevada qui est sacrée pour les quatre peuples : c’est l’une des artères où coule le sang de la Terre Mère, notre planète étant un organisme vivant et féminin, qui donne naissance aux arbres (masculins) et à tous les animaux sur sa surface. Couper cette artère reviendrait à mettre à mort notre mère nourricière, et nous-même par la même occasion. Malgré l’importance spirituelle de la ligne noire, qui contient quantité de sites sacrés garants de l’équilibre du monde, les Kogis ont fui dans les montagnes aux forêts humides. Ce qui leur a permis de conserver leurs traditions presque intactes, contrairement aux autres peuples restés en basse altitude, qui se sont mélangé à l’envahisseur.

Mais l’histoire s’est durement rappelée aux Kogis. Les paramilitaires, les narcotrafiquants, les entreprises privées sont attirés par les richesses de la Sierra Nevada, et vont chercher à l’exploiter pour faire pousser de la coca ou extraire ses minéraux. Des leaders de villages ainsi que des Mamas (chamans kogis) ont payé le prix fort pour la protection du territoire et de la culture kogi. Kidnappings et meurtres ont fatalement forcé les Kogis à sortir de l’ombre. Mais les Mamas kogis proposent également une autre raison au changement d’attitude face à l’extérieur : le changement climatique, qui aurait été prévu par leurs anciens depuis les années 1950. Ce phénomène a nourrit des discussions internes et, après quelques autorisations divinatoires conclusives auprès des Mamas, il a été décidé de sortir partiellement de l’isolement séculaire. Dans les années 1980, un consensus émerge au sein du peuple isolé : certains apprendront l’espagnol, une organisation commune aux quatre peuples sera créée et, fin des années 80, ils acceptent d’être le sujet d’un documentaire d’Alan Ereira, un Britannique travaillant à la BBC. Ils veulent alerter les « petits frères » – soit tous ceux qui ne sont pas autochtones – que le monde court à sa catastrophe. Ils apprendront des langues étrangères, voyageront, apprendront le droit ou des métiers liés à la santé. Le changement culturel des Kogis est en marche, ils commencent à se frotter au monde extérieur, refusant dorénavant de se cantonner au rôle de victime. Un jeune juriste kogi (sur les trois au total que compte l’ethnie) me confiera qu’il s’agissait de corriger une erreur commise par son peuple : sans connaître l’espagnol, comment expliquer aux paysans ou entreprises qu’ils détruisent les sites sacrés kogis ? Ils ont été forcés, en raison des incursions constantes sur leurs territoires, de modifier leurs connaissances et leur vision du monde.

A la fin des années 2000, ils co-réalisent avec Alan Ereira un nouveau documentaire, Aluna (conscience en langue kogi), pour rappeler aux « petits frères » que l’urgence est toujours là. Ils ne semblent pas avoir compris le premier avertissement, car la situation écologique s’est dramatiquement dégradée. A fins d’illustration, ils présentent les dommages effectués à la ligne noire, où les marais se sont asséchés et les sites sacrés ont été remplacés par des industries. La modernité écrase de tout son poids les Kogis, elle avale leurs traditions sans état d’âme.

Ma passion qui m’a amené auprès des communautés kogis n’a d’équivalent que mon sens critique. A mes yeux, les religions sont des superstitions qui ont réussi, mais elles me semblent toutes intéressantes car elles décrivent l’éthique et la cosmogonie d’une société. Elles sont rarement totalement cohérentes, y compris dans les sociétés européennes qui continuent à croire aux dangers des chats noirs et à la cartomancie malgré 1700 ans de christianisme. La spiritualité kogi est basée sur une superstition qui embrasse pleinement la nature. Les morts, les coups durs de la vie, arrivent parce que l’on n’a pas suivi les signes naturels. Ces signes sont interprétés par les Mamas ; ne pas les consulter, ou ne pas suivre les conseils de ceux-ci, provoque des catastrophes. C’est une spiritualité qui recherche la conformité avec la Loi de l’Origine, une règle immuable qui remonte à l’origine du monde. Sans vouloir aller très loin dans sa cosmogonie, qui reste étonnamment exempte d’un dogme élaboré, il est des mots qui m’ont frappé et m’ont été rapportés par la fille du premier traducteur de la bible en kogi : « Les Chrétiens disent la même chose que nous. Ils ont juste oublié certaines vérités. Mais la bible ressemble beaucoup à notre façon de voir le monde ».

Les Kogis sont en osmose avec leur environnement, vivant généralement de manière auto-suffisante. Toutefois, dans le bas de la Sierra Nevada, où les contacts avec les Colombiens sont plus réguliers, on trouve des bottes en caoutchouc, des récipients en plastique, quelques panneaux solaires. Même des motos. Et en cherchant bien, on trouve même des téléphones portables, qui sont utilisés par les Kogis une fois dans une ville colombienne – il n’y a pas de réseau électrique ou internet dans les villages kogis.

Le manque de familiarité avec ces objets issus de la modernité contribue à dégrader leur environnement immédiat. Ils découvrent à peine que les boîtes en aluminium ou les objets en plastique ne sont pas biodégradables. Ils les jettent dans la forêt après consommation, pensant qu’ils disparaitront comme leurs déchets habituels. C’est donc avec étonnement qu’ils constatent que ni les porcs, ni les vers, ni les fourmis ne se s’alimentent des résidus venant du monde des « petits frères ».

Pourquoi utiliser alors tous ces objets non-recyclables, dont ils ne comprennent pas entièrement les conséquences ? Les Kogis, comme d’autres peuples autochtones m’en ont fait la remarque avant eux, répondent qu’il s’agit d’apprendre à utiliser les outils des « petits frères » afin de mieux se défendre. Ils apprennent les langues de l’extérieur et s’exposent à l’industrie de masse afin de mieux se protéger et protéger la Sierra Nevada. Les Kogis vont avoir recourt à la divination des Mamas avant de décider si un objet peut être importé au village, ou si un villageois peut apprendre un métier ou une langue. C’est la nature elle-même, par l’intermédiaire des chamans, qui détermine ce qui est acceptable ou inacceptable.

A première vue, je ne peux m’empêcher de voir là un brin d’hypocrisie. Premièrement, utiliser les objets issus de la modernité équivaut à soutenir l’extraction des ressources minérales dont les Kogis s’offusquent. Pour eux, la mutilation de la Terre pour les besoins humains est révoltante, et nos hydrologues et géologues tuent notre planète. Et pourtant, ils possèdent des outils provenant de nos mutilations ! Deuxièmement, on voit bien que l’utilisation de ces objets n’est pas réalisée avec conscience (Aluna), la manipulation des outils de l’extérieur est entourée d’ignorance, à l’image de ces déchets en plastique parsemant les alentours d’un village. Me voilà armé pour défendre mon propre peuple à l’origine de la sixième extinction de masse du vivant : vous, cher peuple autochtone, vous avez la critique facile envers nos scientifiques mais vous soutenez sans conscience ce que vous combattez. Dans un dramatique effort de déresponsabilisation et un cynisme tout occidental, je pourrais quitter la Sierra Nevada riant sous cape, clamant que ces bonimenteurs n’ont rien à m’apprendre. Ils sont pervertis par les mêmes maux qu’ils combattent. Je serais ainsi conforté dans ma manière de vivre, flattant mon ego et me rassurant : mes choix n’ont rien de répréhensibles. Il s’agit après tout du cours naturel des choses, on naît, on consomme, et l’on meurt. Ce serait là une courte vue, superficielle et arrogante, reposant sur les mêmes préceptes qui ont conduits à la réussite expansionniste du monde occidental et à l’échec d’une vie harmonieuse en relation avec la biodiversité humaine, animale et végétale. Et j’en suis également victime, car mes premières réactions sont portées sur l’auto-défense et la justification d’une voie que je sais être précaire. Je cherche à me disculper, c’est l’infantilisme de l’égo qui est à l’œuvre.

Pourtant, l’Occident n’est pas un bloc monolithique univoque dans le temps. Il s’agit d’un projet qui constamment a su évoluer, se nourrissant au savoir d’autres cultures. Les exemples sont légion, mais prenons la Renaissance : elle est le fruit de la redécouverte d’un savoir ancien, inintelligible pour les contemporains car écrit en grec ancien. Heureusement, cette connaissance avait été savamment préservée par les lettrés musulmans, dépositaires d’un savoir antique et permirent à l’Europe de progresser et modifier sa vision du monde. Les chocs culturels peuvent produire des avancés, aussi bien en Occident que dans la Sierra Nevada colombienne, même s’ils ne sont pas immédiatement perceptibles. J’en déduis que les Kogis peuvent être en quête de leur propre voie (vivre avec la modernité), et qu’ils pourraient également s’avérer être les dépositaires d’une connaissance perdue, nécessaire à l’Occident. Gardons-nous de juger, et laissons-nous surprendre.

Aventurons-nous donc au-delà des apparences. Les Kogis utilisent des objets issus de la consommation de la Terre. Mais cette consommation n’est pas intrinsèquement nuisible : c’est l’échelle de sa consommation qui la rend insoutenable. Une population de 25’000 âmes vaguement reliée à la société de consommation ne comprend pas l’échelle industrielle qui est la nôtre, ni les conséquences pour rendre accessible tout produit, à tout le monde, en tout temps. Ainsi, je jette un second coup d’œil aux déchets non-biodégradables dans les villages kogis : voilà des années qu’ils amènent dans leurs villages ces produits de l’extérieur, et la quantité reste très limitée, vraisemblablement répondant à des besoins occasionnels. Je réfléchis à la simplicité extrême dans laquelle vivent les Kogis, avec des huttes contenant le strict minimum. Pourtant, ils ont quelques moyens financiers, puisqu’ils rachètent régulièrement des terres. Ils dirigent la majeure partie des dépenses sur les besoins communautaires et environnementaux. Ils suivent leurs envies individuelles, mais elles servent le groupe. Une longue discussion avec la première femme universitaire kogi m’en convainc : cette dernière a toujours voulu suivre la piste du savoir, s’est battue pour terminer l’université (en médecine), mais elle se révèle être une farouche défenseuse des traditions kogis. Elle revient régulièrement dans son village partager le quotidien de sa communauté. Tout ce qui vient de l’extérieur n’est pas condamnable – ou plutôt, n’est plus condamné. C’est une question d’équilibre, de proportions, de conscience dans ce que l’on fait. Et si l’on commet des erreurs, on les corrige, sans en avoir honte, pour le bien de la communauté et le sien. On apprend l’espagnol et cesse de jeter les matériaux non-périssables. L’harmonie naturelle pour les Kogis requiert de se limiter pour l’environnement, pas de ne rien faire.

Je pense que réside là le premier concept-clé qui délimite la plupart des peuples traditionnels des modernes : ce n’est pas parce que l’on peut le faire que l’on doit le faire. L’auto-restriction de ses envies et l’acceptation de la frustration sont autant d’anticorps qui font que l’impact de la modernité reste modeste chez les Kogis. La curiosité humaine est là (on étudie chez le « petit frère », qui connaît mieux le monde matériel), mais on met ses connaissances au service du bien commun. Le bien commun étant, et c’est là le second concept-clé, non limité à l’espèce humaine, mais à la nature dans son ensemble. L’entourage d’un Kogi ne se limite pas à son village, mais aux vallées et sommets, aux lacs et rivières, aux chants des oiseaux et des cigales. Dans une conversation nocturne avec un ancien chef de village kogi, je lui demandai s’il se sentait connecté aux étoiles que nous regardions : « Bien évidemment », me fit-il, avec étonnement.

L’auto-restriction et le bien commun environnemental sont des concepts universellement partagés. Mais à mesure que nous nous sommes engouffrés dans nos cités, nous nous sommes coupés de nos habitats historiques et en sommes venus à trouver la frustration inacceptable car les villes nous fournissent tant de choses dont nous rêvions. En d’autres termes, le bien commun environnemental a perdu tout son sens : nous ne percevons plus la nature, nous ne sommes en contact qu’avec un pâle reflet de celle-ci. Les Kogi la contemplent, même s’ils utilisent des téléphones portables. Ils la respectent, même s’ils utilisent des outils issus de sa consommation. Ils ne croient pas pour autant en la pureté de l’humain, tout est une question d’équilibre, de conscience et de rectification des erreurs commises. Ils sont, selon mes termes, des adultes responsables. En réduisant la nature de sujet à objet dans sa quête de la connaissance et d’appropriation, le projet occidental semble avoir oublié comment s’abandonner à la contemplation, cette capacité poétique primale de s’enthousiasmer face à la nature.

Comment la modernité sera-t-elle capable de s’adapter aux nouvelles connaissances scientifiques sur le climat ou sur l’état de la planète ? Voir la modernité à travers les yeux des peuples autochtones, en particulier des Kogis, est une source d’enrichissement intarissable pour un citadin. Les enseignements à tirer du peuple kogi sont flagrants, et ils n’ont rien de révolutionnaires ou de destructeurs pour la modernité. Tout comme la redécouverte de la langue grecque permit aux Européens de s’ouvrir à l’univers et à sa beauté, menant à l’éclosion des arts et des sciences, les Kogis nous rappellent ce que nous avons oubliés et nous invitent non pas à la pureté, mais à la conscience dans nos actions. Si la perfection ne se trouve que chez les gourous et bonimenteurs, c’est que seuls les enfants veulent vivre dans un monde imaginaire. Soyons adultes, et nous pourrons peut-être considérer les Kogis comme simplement nos « frères ». Eux nous étudient et avancent en reconnaissant nos erreurs, à nous d’en faire de même.

A propos jcv

Admin du site, égocentrique, élitiste, gauchiste et humaniste. Un peu cacatiste aussi, dit-on de moi.

2 Commentaires

  1. Bjr mon frère. Ravi de découvrir tout le beau boulot que tu abats depuis le cœur du monde.
    Ton article m a permis cerner la problématique, d amorcer des réflexions allant dans le sens de la préservation de la tradition et des cultures des peuples autochtones, de dresser un mini parallèle avec nos réalités ici sous les tropiques et relever le nécessaire équilibre de vue a avoir pour changer positivement la donne.
    Courage pour ta bravoure et ton audace.
    Prisca depuis le Togo

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.